Mohamed Hayawi (l’auteur) est un expert et un formateur dans les domaines du design, de la conception de presse et du développement de la mise en page. En 1983, il publie son premier roman auquel ont succédé deux autres romans et deux recueils de nouvelles. A son retour en Irak, en 2012, après un long exil, il a l’idée du roman Khan-Ash-Shabandar, publié chez Dar Al Adaab, à Beyrouth, en 2015. C’est ce roman que Mansour M’henni a traduit de l’arabe au français et cette traduction a été publiée par L’Harmattan au début de l’année 2018.

Extraits du roman Khan ash-Shabandar

 

Extrait 1 :

Sur le chemin de Nassiriya à Bagdad, un poste de contrôle nous a arrêtés près de la

ville d’Al-Kût. Nous avons cru qu’il appartenait au groupe des révoltés, mais il s’est avéré plus tard qu’il dépendait de l’autorité de la garde républicaine. On nous a fait tous descendre des voitures venant du sud et on nous a rassemblés près d’un ancien canal de drainage… Il y avait là plus de deux cents personnes entre hommes, femmes et enfants, par une nuit épaisse… Soudain, sans préavis, ils se sont mis à tirer sur nous des rafales de mitrailleuses… Les cris et les hurlements de frayeur se sont élevés et les gens se sont bousculés tentant d’échapper à la géhenne qui s’était abattue sur eux ; mon mari nous a poussées dans le sens du ruisseau et s’est jeté sur nous de tout son corps, Sara s’est fourrée entre moi et lui et je sentis les noeuds des roseaux s’enfoncer dans mes cuisses et mon ventre pendant que je m’efforçais de protéger Sara qui paraissait tranquille et sans mouvement… La fusillade a duré plus de dix minutes pendant lesquelles j’entendais le sifflement des balles se planter dans les corps autour de moi ou dans la boue, jusqu’à perdre connaissance… A l’aube, mon attention a été retenue par un mouvement près de moi et par la voix de Sara qui pleurait doucement… En vain j’ai essayé de soulever mon mari gisant sur nous. Mon corps était totalement courbaturé… Puis, j’ai aperçu un homme s’approcher, alerté par les pleurs de Sara ; je l’ai appelé d’une voix enrouée… S’il te plaît, aide-moi…

Extrait 2 :

Elle s’approcha de moi calmement, essuya affectueusement la poussière sur mon visage… Je décelai un éclat captivant dans ses grands yeux, avant qu’elle ne s’accroupît à côté de moi, posant sa tête sur mon épaule. Des heures passèrent et la bataille ne se calmait pas dans les ruelles environnantes, le bombardement ne cessant tantôt de s’éloigner, tantôt de se rapprocher ; puis, brusquement, Dhaouia se leva et se dirigea vers la maison à l’escalier démoli et se mit à écouter ; la peur me brûla la tête et je m’approchai d’elle en titubant.

— Qu’est-ce qu’il y a là ?

— Chuttt… écoute !

Je tentai d’écouter, mais je n’entendis rien ; effrayé, je chuchotai de nouveau :

— Qu’est-ce qu’il y a là ? Tu m’as effrayé !

— Tu n’entends pas ?… Elles essaient de faire une ouverture dans le mur !

— Qui ?…

— Les filles.

— Comment le sais-tu ?

— Je sais… J’ai vécu ces instants… Tu te rappelles la grande armoire dans la chambre de Lussa ?… Derrière elle est cachée une ouverture que nous avions réalisée pour des situations pareilles… Toutes entrent dans l’armoire et se glissent par l’ouverture… La dernière referme la porte de l’armoire…

Extrait 3 :

Majer s’appuya sur le mur démoli et tira une bouffée de sa cigarette, puis se tourna vers nous, moi et Nivine, son étrange sourire nettement visible…

— Cette nuit-là, toutes sont descendues dans cette chambre, elles se sont glissées dans la chambre mitoyenne, par l’ouverture dans le mur, à travers l’armoire… Il devait y avoir une autre ouverture en face pour les conduire à la ruelle de derrière… Mais un obus « Hawn » avait détruit le mur et apparemment bouché le trou, la chambre à côté s’étant transformée en une ruine sans toit, et dans sa cour se sont entassés les détritus de briques, un tas sur l’autre, tous dans une petite chambre. Quand les hommes sont entrés, armés de couteaux et de sabres énormes, elles n’ont ni crié ni supplié ; elles ont essayé de protéger Dhaouia en la cachant derrière elles ! Vous connaissez Dhaouia, leur misérable enfant à travers laquelle elles infusaient leur sentiment de maternité ?

— Oui je la connais.

— Bien… C’était leur ultime tentative de prouver leur humanité… Mais de guerre lasse ! Soudain la pluie s’est mise à tomber, lavant les traces de sang et de suie, faisant des dizaines de fins ruisseaux noirs, avant que l’eau noircie ne plonge loin dans les creux des fondations.