Mansour Mhenni a publié récemment chez L’Or du Temps un recueil d’articles rassemblés sous le titre De la transmutation littéraire au Maghreb. L’ouvrage, qui se propose de faire une analyse objective et « dépassionnée » de la littérature maghrébine de langue française, aborde des questions littéraires diverses mais articulées autour d’une seule préoccupation: dépasser la crise identitaire dont semble souffrir cette littérature par l’élaboration d’une « poétique du transculturel« .

La première partie de l’ouvrage portant le titre « Identité et langue de l’autre » propose une analyse de l’identité de la littérature maghrébine de langue française. M. Mhenni s’attarde dans un premier temps sur la dénomination et tente d’en « démêler l’écheveau« . Il prend une prise de position franche et tranchée en faveur de la dénomination « la littérature maghrébine de langue française » par opposition à l’appellation « littérature maghrébine d’expression française ». Il est bien évident que la précision dans le choix de la dénomination contribue à faire sortir cette littérature de « l’âge du soupçon« . A cause d’un certain nombre de préjugés, la littérature maghrébine de langue française est restée suspecte. M. Mhenni écarte de ce débat les considérations idéologiques pour se pencher sur la dimension strictement poétique du texte. Il en déduit que la littérature maghrébine de langue française aboutit à une interrogation universelle impliquant le caractère insaisissable et fluctuant des frontières de toute littérature. La littérature maghrébine n’est pas coupable d’écrire en français; l’utilisation de la langue de l’autre est le propre de toute littérature: car, on écrit, de toutes les façons, dans la langue de l’autre.

Toute littérature étant « un espace de croisement des poétiques« , l’existence de la littérature maghrébine de langue française ne doit pas être pensée en termes de conflit ou de tension avec la littérature en langue nationale ou avec la littérature française: « L’interculturel dans son plein sens, écrit M. Mhenni, s’épanouit dans le domaine esthétique comme une pratique d’affirmation de soi avec l’autre et non contre l’autre« . Ainsi, la littérature maghrébine de langue française, loin d’être « illégitime », se trouve dans une position privilégiée puisqu’elle est au cœur de la dynamique de l’interculturel. Cette position médiane pourrait être à l’origine de certaines difficultés, notamment la traduction en arabe. M. Mhenni consacre un chapitre de son ouvrage à cette question de la traduction des textes maghrébins de langue française. A partir d’exemples précis, il montre « les mutilations » que le texte subit. Il propose des solutions concrètes; il suggère, entre autres, que le traducteur « joue le jeu de l’influence en mettant en évidence les jeux d’interaction entre la littérature maghrébine de langue française et celle de la langue arabe« . Ce choix a été fait par des écrivains-traducteurs comme Rachid Boudjedra ou Fradj Lahouar. Une bonne traduction serait-elle purement et simplement une recréation?

Les interrogations sur les enjeux et l’identité de la littérature maghrébine de langue française mènent M. Mhenni à réfléchir sur le fait d’écrire dans la langue de l’autre. Cette question semble d’autant plus préoccupante pour l’auteur qu’il est aussi bien universitaire qu’écrivain. Son analyse aboutit à la conclusion suivante: « le poète est toujours à la recherche d’une langue autre, sinon, il ne serait qu’un imitateur« . Le débat sur la langue de l’écriture se trouve, dès lors, déplacé (« une énorme supercherie« , selon l’auteur) mais peut-on l’éluder réellement? La question de la langue se trouve, en réalité, au cœur du concept de création et c’est la formulation de cette question qui gagnerait à être revue. La réflexion de M. Mhenni est d’autant plus profonde qu’elle convoque aussi bien les mythes bibliques (la Tour de Babel) que les textes sacrés (Le Coran).

Ainsi, pour débarrasser le débat sur la littérature maghrébine de langue française des susceptibilités, M. Mhenni l’inscrit dans une perspective universelle: celle de l’interculturalité et de la polyphonie. L’un des points forts de l’analyse de l’auteur, c’est sa dimension éthique. Le regard sur le texte littéraire écrit dans la langue de l’autre aboutit, en fait, à un appel à la tolérance, un appel de citoyen du monde: « Dépassionner le débat entre les langues pour dépassionner les débats entre les hommes« . La fameuse phrase de Rimbaud: « changer la littérature pour changer la vie« , citée abondamment, est un véritable credo de M. Mhenni qui donne corps à sa pensée à travers une réécriture personnelle de la fameuse citation de Socrate: « Plus tu connais l’autre, mieux tu te connais« .

Afin de donner à la littérature maghrébine de langue française toute sa légitimité, M. Mhenni expose toutes les raisons politiques et idéologiques qui sont derrière ce discrédit (des complexes coloniaux, une francophonie foncièrement politique, une logique de culture dominante et de culture dominée, etc.). L’auteur dévoile ses raisons pour mieux démystifier le débat et déblayer le terrain pour que le texte maghrébin de langue française ne soit plus compris comme le fruit d’une quelconque conjoncture politique (une sorte d’accident de l’Histoire) mais pour qu’il soit lu dans sa dimension purement littéraire et poétique.

C’est dans ce sens que la troisième partie de l’ouvrage de M. Mhenni est consacrée à un pionnier de la littérature maghrébine de langue française Kateb Yacine et particulièrement son œuvre Nedjma, désormais classique parmi les classiques. L’auteur illustre, par la pratique de l’analyse textuelle, l’attitude qu’il faut adopter devant le texte maghrébin: s’interroger sur sa littérarité et renoncer à son « importance documentaire« . M. Mhenni aboutit à la constatation suivante à propos de Kateb Yacine: la création littéraire chez cet écrivain algérien se présente non « comme une écriture sur quelque chose mais quelque chose qui s’écrit, comme une écriture toujours en acte, un chantier éternel« .

Dans la lignée de Kateb Yacine, d’autres auteurs maghrébins (R. Boudjedra, F. Lahouar, A. Meddeb) font de la littérature maghrébine de langue française un véritable « terrain de poétique« , « une littérature à part entière à la fois autonome dans son fonctionnement spécifique et ouverte sur toutes les autres littératures« . C’est pour cette raison que M. Mhenni insiste sur l’importance de l’approche intertextuelle (qu’il adopte pour analyser Passé simple de Driss Chraïbi); une telle approche, en effet, épouse parfaitement « la logique d’une création hybride et d’une communication interculturelle« . L’auteur invite le lecteur des textes maghrébins de langue française à prendre pleinement conscience de leur « pluralité culturelle » et de leur « polyphonie« . Un art poétique de la littérature maghrébine de langue française se joue aussi bien dans la création que dans la réception.

Cette profonde conviction de M. Mhenni justifierait peut-être le fait qu’il consacre la troisième partie de son ouvrage à la problématique de la lecture dans la littérature maghrébine de langue française et plus particulièrement ce qu’il appelle les « malentendus de lecture« . Le plus grand malentendu de lecture est sans doute lié à Albert Camus (auquel un chapitre est consacré) car toutes sortes de préjugés politiques ou philosophiques ont desservi son œuvre. Kateb Yacine se trouve encore une fois au centre de la réflexion de M. Mhenni, non seulement parce qu’il « a monté le spectacle de la tension inhérente à l’acte de lecture » mais surtout parce qu’il « a été le premier à inscrire dans le fonctionnement textuel les fondements ontologiques de l’écriture dans une langue étrangère (l’est-elle vraiment, après tout?)« .

Qu’il s’agisse de K.Yacine, de D. Chraïbi, de R. Boudjedra ou de T. Ben Jelloun, les études littéraires faites par M. Mhenni dans son ouvrage, tout en montrant les spécificités littéraires de chaque écrivain, s’articulent autour d’une idée fondatrice: l’écriture en français pour l’écrivain maghrébin n’est pas un handicap, c’est l’une des nombreuses « expressions de l’universalité de l’homme« . L’auteur qualifie le Maghrébin « d’éternel polyglotte qui se réclame de toutes les langues« . Le message humaniste, ô combien rassurant, qui sous-tend de telles réflexions est susceptible de déculpabiliser tous ceux qui écrivent (ou veulent écrire) dans la langue de l’autre et de leur montrer qu’un tel choix pourrait même amorcer une réconciliation avec soi-même et avec l’autre.

La dynamique du même et de l’autre, au cœur de la littérature maghrébine de langue française, semble l’immuniser contre la sclérose. Le titre de l’ouvrage de M. Mhenni, évoquant l’idée de « transmutation » nous met dans une double perspective, celle de la traversée (de deux cultures, de deux langues) et celle du mouvement. La littérature que l’auteur interroge n’est pas seulement dans le transculturel, elle est aussi dans le devenir. C’est pour cette raison que la quatrième et dernière partie du livre est résolument tournée vers l’avenir car elle est consacrée à un véritable « chantier de la modernité littéraire« , en l’occurrence « le laboratoire tunisien« . M. Mhenni prend la parole en tant que défenseur-connaisseur de la littérature tunisienne de langue française, « parent pauvre » des littératures algérienne et marocaine. L’analyse de l’auteur est si minutieuse qu’elle commence par un regard sur l’enseignement du français en Tunisie; elle se poursuit par une réflexion articulée autour d’une notion poïétique chère à l’auteur: « l’exil fondateur » dans la création littéraire. La mixité du texte tunisien est également mise en évidence, notamment grâce à l’étude des œuvres de H. Bouraoui. M. Mhenni évoque des notions universelles comme le désir et l’autorité pour scruter la littérature tunisienne de langue française et sa « poétique de l’altérité« . Le regard bienveillant de l’auteur sur cette littérature se clôt par une réflexion sur un genre littéraire: la nouvelle (qui est une tradition bien ancrée dans la littérature tunisienne depuis Ali Douagi). Sans chauvinisme aucun, M. Mhenni décrit les modes de fonctionnement de la littérature tunisienne et montre ses ambitions. Il l’inscrit pleinement dans la « poétique du métissage » dont il a dessiné les contours tout le long de son ouvrage.

Nous savons gré à M. Mhenni d’avoir dissipé les fantômes: vieux réflexes et autres complexes. L’enthousiasme avec lequel il écrit sur la littérature maghrébine de langue française (dont il est le fervent défenseur et l’un des faiseurs) n’a pas altéré l’objectivité de l’analyse académique. Dans son livre, nous assistons à un juste équilibre entre, d’une part, les prises de position exprimées sans détours, où, en intellectuel engagé, il délivre le message universel de l’acceptation de l’autre et l’analyse poétique, d’autre part, où en très bon, et nullement « hypocrite« , lecteur, il sait s’effacer derrière le texte pour mieux le faire parler.

Mhenni ne cache pas sa profonde admiration (nous la partageons avec lui) pour Kateb Yacine. Il lui rend hommage dans une très belle phrase, qui lui a été sans doute inspiré par Saint-John Perse: « Kateb Yacine a donné aux écrivains maghrébins le bonheur de leur exil linguistique« . On n’a pas fini de commenter cette lumineuse et pourtant si subversive phrase où l’écriture dans la langue de l’Autre, dans une langue autre, loin d’être une concession, une déchirure, l’aveu d’un manque, apparaît comme la source de la jubilation esthétique.

Hela Ouardi