Thétis est une revue semestrielle fondée par Mansour M’henni, son directeur responsable. Elle est définie comme « la revue de la culture et des arts de la Méditerranée ». Elle est éditée par l’Association pour la Culture et les Arts Méditerranéens (ACAM, fondée en septembre 1996, devenue officielle en octobre 1997) dont l’objet essentiel est le développement et la promotion du concept de « la méditerranéité », dont le fondateur de Thétis est l’un de ses chantres engagés intellectuellement et activement. Ci-dessous trois de ses chroniques dans cette revue, en rapport étroit avec le concept:

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L’événement méditerranéen :

Par Mansour M’HENNI (Thétis n° 5-6)

D’UNE ANNEE A L’AUTRE … LES MORTS ET LES AUTRES

2004 aura été sans doute une année comme les autres en matière d’événements méditerranéens, mais l’un de ces événements au moins est chargé d’une telle intensité que l’on est tenté de le considérer comme l’événement méditerranéen, déterminant d’une étape caractérisée de l’histoire contemporaine du bassin, je veux parler du décès du premier président palestinien, Yasser Arafat.

L’on est pourtant tenté d’évoquer plusieurs autres événements à dimensions importantes, les unes spécifiquement méditerranéennes, les autres internationales mais non sans incidence sur la vie du bassin.

Le terrorisme frappe encore en Méditerranée et pour s’y opposer, il importe de coordonner une politique méditerranéenne spécifique qui ne se confonde pas nécessairement avec la politique internationale en la matière, même si elle relève du même principe et des mêmes convictions.

Le problème de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne semble poser certains problèmes pour les pays de l’Union ; encore faut-il savoir si la Turquie entend revendiquer son « européanité » pour consolider sa méditerranéité ou pour pallier le manque à gagner d’une histoire qui, à l’avoir excessivement orientalisée, la priverait des avantages d’une modernité totalement coulée dans le moule occidental.

Juste à côté, c’est les Jeux Olympiques qui, dans leur 28ième édition reviennent au bercail, là où ils eurent lieu pour la première fois en 1896. Ce retour est d’autant plus heureux que l’Assemblée Générale des Nations Unies a adopté, en novembre de cette même année 2004, la proposition tunisienne initiée par le président Zine El Abidine Ben Ali de faire de 2005 « l’année internationale du sport et de l’éducation physique », faisant valoir ainsi le droit de chacun à l’activité physique et le rôle du sport dans la consolidation des valeurs et des principes d’éducation, de santé, de développement et de paix.

A propos de Tunisie, n’oublions pas qu’elle a connu une année glorieuse qui l’a vue remporter la Coupe d’Afrique des Nations pour la première fois de son histoire, une coupe qu’elle a honorablement organisée avant l’épreuve de la Coupe du Monde de Hand-Ball qu’elle organise au début de 2005. La Tunisie a par ailleurs réalisé un coup de force extraordinaire lors de son organisation du Sommet des Etats Arabes, un sommet qui a dû être reporté par le président tunisien et président du sommet et qui eut quand même lieu dans le même pays deux mois plus tard, après que l’ensemble des pays arabes ont saisi l’importance de l’étape de Tunis pour un nouvel élan de la structure pan-arabe vers le renouveau et la modernité. Sur un autre plan, la Tunisie a aussi confirmé son engagement à concrétiser et à réussir sa politique de démocratisation et de pluralisme grâce à des élections qui ont été bien gérées, de l’avis des nombreux observateurs étrangers, et qui ont été remportées par le président Ben Ali et son parti avec un pourcentage largement réconfortant.

Mais la Tunisie a perdu l’une des figures de proue de son histoire du XX° siècle, Mahmoud El Messaadi qui s’est fait valoir tant par sa production littéraire que par son engagement politique. En effet, ce virtuose de la littérature arabe contemporaine et parfait bilingue a réussi mieux que quiconque, dans l’ensemble de ses écrits mais particulièrement dans un ouvrage fondateur considéré comme premier dans les deux sens du terme, en l’occurrence « Haddatha Abu Houraïra Qal » (Ainsi parlait Abu Houraïra), la synthèse essentielle des expériences existentielles vécues par l’homme en général, le créateur en particulier, dans les cultures arabe, occidentale et méditerranéenne : des Grecs antiques à Shakespeare et aux existentialistes contemporains, dans un moule de l’Arabie de l’aube de l’Islam, traversant à la fois les quatrième et cinquième siècles arabo-musulmans pour retrouver le fond ontologique des expériences de Taoufik El Hakim, de Chebbi, de Jabrane, Ilya Abu Madhi et consorts. Le tout dans un style dont on ne saurait conclure si c’est une imitation ou une parodie du Coran. En plus de cela, Messaadi a su, par sa vie même, dénigrer tout engagement littéraire qui ne se conçoive qu’en dehors de la sphère de l’action socio-politique, voire politiquement politicienne. Ainsi, il a retrouvé le Cénacle de ces grands qui ont pour noms : Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Giraudoux, Saint-John Perse, Malraux, Neruda, Stétié et tous les autres.

Il reste que la mort qui a été la plus intensément vécue en Méditerranée et ailleurs, c’est incontestablement la mort de Yasser Arafat, président de l’autorité palestinienne et symbole consacré de la lutte de son peuple pour la libération de son pays. En effet, Yasser Arafat a livré sa dernière bataille à l’aube d’un certain jeudi 11 novembre 2004, heure GMT, ou aux dernières minutes d’un mercredi 10 novembre dans d’autres lieux de la planète. Sans doute y a-t-il là un symbole, celui d’une mort qui est certes la fin d’une étape, mais qui est aussi le commencement d’une autre fondamentalement liée à la première.

Pour certains, la mort de Y. Arafat est une délivrance, d’abord la sienne propre, d’une situation de cul de sac dans laquelle il s’était retrouvé lui, le dépositaire d’une cause qui est celle de tout un peuple ; peut-être aussi la délivrance d’un groupe de militants et de dirigeants ayant les yeux qui louchent et les cœurs qui battent du côté de la succession, sans doute moins dans la logique d’un quelconque intérêt personnel qu’à la faveur d’une nouvelle vision de la conduite de la lutte pour la libération de la Palestine ; en tout cas, c’est forcément la délivrance pour certains pouvoirs qui ont voulu placer dans la personne de Arafat tous les obstacles au processus de paix dans le Moyen-Orient.

Pour d’autres gens,  la mort de l’homme qui a incarné l’histoire du militantisme palestinien et qui est le premier chef de l’autorité palestinienne a le goût d’une frustration devant le destin d’un militant qui a voué toute sa vie à la cause de son peuple et qui est parti sans l’ultime et peut-être le seul espoir qui l’ait animé, celui de prier à Al-Qods libéré et reconnu capitale de l’Etat de Palestine. Car à la fin, cet homme n’aura même pas eu la faveur de se faire inhumer dans la ville chérie, conformément à ses dernières volontés, alors qu’on l’aurait volontiers imaginé y entrer vainqueur, après l’exil ou la prison, comme dans leurs pays respectifs, De Gaulle ou Bourguiba, ou comme Nelson Mandela.

En tout état de fait, il en sera de la mémoire d’Arafat ce que l’Histoire en fera, mais nul ne saura lui enlever la lumière et les valeurs suprêmes qui ont pu y rayonner le temps de la vie d’un homme pour l’édification de tous les hommes. On l’a vu, Arafat mort a fini par soutirer même à ses pires ennemis, en tout cas à ses virulents adversaires, la reconnaissance de qualités indiscutables chez un militant et un dirigeant hors pair. L’on ose espérer que tous ceux qui, dans un moment de compassion tel que seule la mort peut donner, ont reconnu la dimension de cet homme et l’importance de sa cause, puissent aujourd’hui continuer dans le sens et dans l’esprit qui favorisent la lutte pour les justes causes et les nobles objectifs.

Il est vrai qu’à un certain moment, la mort de Y. Arafat a suspendu l’avenir de la cause palestinienne à un doute portant sur la succession, aux aléas et aux déboires de cette dernière, car la croyance était que les divergences de méthode ou d’idéologie allaient pousser les composantes de la lutte palestinienne à s’entre-déchirer dans une course vers le pouvoir qui pourrait piétiner l’objet et l’objectif essentiels de la lutte.

Heureusement, le peuple palestinien, à l’image d’autres peuples du sud de la Méditerranée, a pu assurer dans une période critique la transition qui évite le pire et construit pour le meilleur. Puis, il a inauguré l’année 2005 par des élections présidentielles démocratiques qui l’honorent et qui démentent toutes les spéculations mal intentionnées cherchant à mettre en cause sa maîtrise des institutions d’un Etat moderne. Cette clairvoyance et cette maturité, cette prestance et cette sérénité du peuple palestinien sont une autre preuve de la compétence des peuples méditerranéens à gérer les crises en toute rationalité. Que parfois certains hommes dérogent à la règle, fussent-ils au plus haut de l’échelle du pouvoir, ce ne peut être qu’exceptionnel et de durée et d’influence fort limitées dans le déroulement des choses.

Reste que l’homme de la succession, Abu Mazzen, élu avec un pourcentage rassurant et accueilli favorablement comme l’homme de la nouvelle étape, n’aura pas la tâche facile malgré tous les soutiens et toutes les félicitations qui lui sont tombés sur la tête comme autant d’engagements contraignants et restrictifs.

Il importe à ce propos de souligner tout de même, dans la maladie et la mort de Y. Arafat, le rôle fort honorable joué par la France dont on a pu dire parfois qu’elle avait tourné le dos à la Méditerranée. Puisse-t-elle maintenir le cap sur cette alliance et cette appartenance salutaire pour la région et la seule peut-être qui puisse valoir et faire reconnaître à ce pays le statut auquel il semble tenir et l’apport qu’il lui appartient d’ajouter à une stratégie méditerranéenne coordonnée et efficace en vue d’un monde d’équilibre et d’équité.

Mais pour finir, comment ne pas évoquer la catastrophe naturelle du 26 décembre 2004 et ce raz de marée de la mort et de la destruction, qui a fait plus de 150 000 décès, sans parler des autres dégâts. Un tel événement est méditerranéen aussi, non seulement parce que l’une de ses conséquences est, semble-t-il, la montée du niveau de l’eau du bassin ou parce que les spéculations sur une prochaine catastrophe similaire en Méditerranée revient à l’ordre du jour des médias et des sismologues, mais parce que cette catastrophe a pour un temps suscité une dynamique de solidarité étonnante. Pourtant, la politique de solidarité est depuis plusieurs années une revendication méditerranéenne et l’on se demande quand le monde mettra en marche le Fonds Mondial de Solidarité adopté par les Nations Unies, encore une fois sur une proposition tunisienne.

Hélas ! on nous dit que déjà dans ces contrées sinistrées certains conflits reprennent, et l’on a bien peur que la course à leur manipulation et à leur exploitation ne laissent sommeiller les initiatives les plus humaines et les valeurs les plus salutaires.

En tout cas, pour ce qui concerne cette mer centrale, cette mer médiane qu’est la nôtre, l’année 2005 est finalement déclarée « Année de la Méditerranée » par la Conférence euro-méditerranéenne des ministres des affaires étrangères, suite à une proposition tunisienne qui date de l’an 2000. Puisse cette année réussir les objectifs pour lesquels elle a été proposée, puis décidée, et contribuer notamment à esquisser les principaux traits éthiques d’un monde futur et d’une nouvelle humanité !

M.M.

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L’événement méditerranéen :

Mansour M’HENNI (Thétis n° 7-8)

Une année de la Méditerranée !?

« Après une décennie de partenariat, force est de constater que les efforts fournis de part et d’autre de la Méditerranée n’ont pas toujours répondu à nos attentes. Notre région continue à faire face à de nombreux défis que nous devons relever ensemble. Nous devons de ce fait faire preuve d’une volonté politique accrue pour développer des réponses communes qui sont nécessaires à l’établissement d’une zone de paix, de stabilité et de prospérité dans la région méditerranéenne. »

Tels sont les propos de M. Jean Asselborn, Ministre luxembourgeois des affaires étrangères et de l’immigration, dans son discours de présidence du Conseil de l’Union Européenne 2005, à la 7ème conférence ministérielle euro-méditerranéenne (mai 2005). Cette conférence et la réunion extraordinaire de haut niveau, à Barcelone en novembre 2005, sont considérées comme les événements majeurs de cette année 2005, « Année de la Méditerranée » décidée par le Ministère des Affaires Etrangères de l’Union Européenne, pour commémorer les 10 ans du « processus de Barcelone ».

On s’en souvient sans doute, la conférence ministérielle euro-méditerranéenne qui s’est tenue en Crète (Grèce) en mai 2003, a adopté l’initiative tunisienne concernant l’organisation de la manifestation  » l’année de la Méditerranée « , une initiative que la Tunisie avait lancée dans le cadre du forum méditerranéen , depuis l’année 2000 en vue de promouvoir surtout et de mettre en valeur le riche patrimoine culturel et civilisationnel que recèle la Méditerranée.

Que l’on retienne 2005 comme « Année de la Méditerranée » et que la proposition du forum méditerranéen devienne une décision du Ministère des Affaires Etrangères de l’Union Européenne laissent un arrière goût de récupération de l’initiative en faveur du seul partenariat euro-méditerranéen, indépendamment de toute dynamique de la seule méditerranéité. Dès lors, l’année de la méditerranée devient un simple acte de commémoration de la Déclaration de Barcelone et non une manifestation de promotion du concept de méditerranéité à partir de la mise en valeur d’un patrimoine culturel et civilisationnel commun aux pays du bassin.

Par ailleurs, même dans le cadre spécifique du partenariat euro-méditerranéen, la part de l’action culturelle est restée au second plan et l’on retiendra essentiellement la création à Alexandrie de la Fondation Anna Lindh de dialogue entre les cultures dont il est encore trop tôt de juger le programme et d’apprécier la portée.

Il faut alors souligner que personne ne doute de la priorité absolue de l’économique et du sécuritaire dans ce partenariat ; mais ce qu’il importe de souligner tout autant, c’est que nul objectif, et encore moins les objectifs de ces ordres-là, ne saurait réussir sans un investissement conséquent et une implication responsable dans l’action culturelle la plus large et, parfois, la moins apparemment utile pour ces objectifs. En effet, c’est le partage des sensibilités et les échanges culturels qui, par la consécration des différences non séparatistes et de l’unité dans la complémentarité, peuvent mobiliser les citoyens – car ce sont eux la clé de l’affaire – en faveur de tout partenariat.

D’un autre côté, le partenariat euro-méditerranéen ne doit pas chercher à se substituer à l’identité méditerranéenne, il doit plutôt se concevoir comme un élargissement possible de cette entité objective dans le sens de la complémentarité égalitaire sur la base de la proximité. Car la méditerranéité est seule capable de sauver le partenariat euro-méditerranéen et, en tant que maillon fondamental dans la pédagogie des regroupements régionaux, cette méditerranéité doit prendre le temps de s’ancrer dans les esprits et dans les cœurs, dans les réflexes géo-stratégiques et dans les comportements éthiques, dans la pensée mythique et dans la conscience réaliste.

Faut-il rappeler que cette méditerranéité cherche elle-même le moyen de consolider sa construction par des regroupements régionaux, de moindres dimensions certes mais profitant de conditions objectives plus favorables. Ainsi l’Union du Maghreb Arabe ; ainsi le Groupe du Bassin Occidental de la Méditerranée (5+5), etc. Ainsi, il est certain que dans un monde globalisé, les pays méditerranéens ont tout intérêt à concevoir leurs stratégies dans le cadre d’un partenariat euro-méditerranéen. Il faut cependant prendre garde à toute tendance exclusive de ce partenariat et à tout dérapage discriminatoire qui prendrait appui sur son statut privilégié.

Que l’on ne s’y trompe pourtant pas : le plaidoyer pour la Méditerranéité n’est nullement à prendre comme un mouvement centripète de cloisonnement géographique ou culturel. Il est au contraire un niveau d’identification plus large que l’identification nationale ou territoriale, confortant celle-ci et lui donnant une propulsion vers l’altérité conçue comme l’autre face de la « mêmeté ». Ainsi, d’un niveau à un autre plus étendu, le citoyen peut s’accommoder d’un va-et-vient heureux et non conflictuel entre l’identité spécifique et l’identification à l’universel humain.

Il y a tout lieu de croire que la seconde étape du Sommet Mondial sur la Société de l’Information est à ce titre un exemple édifiant. En effet, la Tunisie, qui est à l’origine de l’initiative d’une Année de la Méditerranéité, est elle-même à l’origine de la proposition de ce sommet et l’hôte de sa seconde phase (novembre 2005). C’est dire que ce pays, pleinement enraciné dans son identité propre, a toujours su s’accommoder de toutes les ouvertures qui permettent la coopération et la complémentarité et qui oeuvrent pour la paix et la solidarité, en priorité à des échelles régionales de plus en plus étendues, mais parallèlement dans la perspective d’un monde paisible et solidaire où l’intérêt de l’être humain, où qu’il soit et qui qu’il soit, prime sur tout autre intérêt.

Que la vision du monde soit arithmétique ou humaniste, le postulat de départ est toujours que « tout le monde a besoin de tout le monde ». Mais quand chacun sert l’autre, cela s’appelle « la solidarité » ; quand quelqu’un se sert de l’autre, cela s’appelle « l’exploitation ». Dans la vie comme dans la langue, il n’y a qu’une petite particule qui sépare les deux façons d’être et de faire. Mais le destin du monde ne s’est-il pas souvent joué sur un petit détail ?

M.M.

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 L’événement méditerranéen :

Mansour M’HENNI  (Thétis n° 9-10)

Pour une méditerranéité assumée

Ce numéro double de Thétis est censé couvrir les deux semestres de l’année 2006 ; mais peut-on, à sa clôture tardive qui s’est prolongée jusqu’au mois de mai 2007 pour des raisons techniques, ne pas évoquer certains événements importants de ce premier semestre de l’année 2007 ?

Au fait, l’année 2006 aura été, comme toutes les autres certes, mais plus que les autres, l’année du Moyen-Orient où le sang ne daigne s’arrêter de couler et où la destruction s’entête à bloquer toute reconstruction durable.

L’on a donc vu encore une fois, en août 2006, le Liban envahi par l’armée israélienne, pour le malheur des citoyens et pour le bafouage de l’intégrité nationale d’un pays indépendant ! Mais pourquoi s’en étonner ? N’y a-t-il pas là un certain sentiment de déjà vu ? Mais pourquoi s’en étonner? N’y a-t-il pas déjà des prémisses qui valent pour de vraies prémices d’un retour du déjà vu?

Evidemment, on finit par conclure à la victoire des uns et à la défaite des autres, comme dans tous les spectacles ! Mais cela est-il de nature à rassurer les uns ou à dissuader les autres ?

Et voilà (voici aussi) que ces Palestiniens se remettent à s’entre-tuer, comme pour ramener à chaque fois « la Cause » à la case de départ !

Evidemment, autour de cela, il y a toujours cette aura fluide constituée d’un nucléaire qui bascule entre le mensonge et la vérité, entre la menace et la nécessité, entre les discours de propagande et les chiffres de popularité.

Puis il y a eu, au Maghreb, cette fin de 2006 étroitement liée au premier trimestre de 2007 : un réseau terroriste prématurément démantelé par les autorités tunisiennes puis, des actes terroristes au Maroc et en Algérie. Faut-il que cette autre portion de la Méditerranée, la plus à même de porter le rêve de méditerranéité, se transforme, elle aussi, en un autre théâtre de violence après tout ce qui a été fait pour lui éviter ce sort funeste ? Il importe de le dire et de le redire : ce serait une catastrophe et s’en serait fini de tout rêve de paix et de prospérité en Méditerranée ! Aussi est-il impératif que les responsables politiques, mais aussi que toutes les forces vives de la société civile et des domaines intellectuels, artistiques et sportifs, que tous s’associent et que chacun fasse ce qu’il peut, même à titre individuel, pour assurer à cette région les conditions du développement durable et de l’évolution sûre et sereine du processus démocratique, les moyens de l’intelligence et du savoir rationnel, l’atmosphère favorable à la paix, au dialogue permanent et à l’échange solidaire.

De ce point de vue, la Tunisie nous a toujours paru avoir une attitude exemplaire ; il importe peut-être de lui emprunter le pas sur la voie de la méditerranéité, la région ne s’en trouverait que mieux lotie et meilleure à vivre !

Et voilà les élections françaises, avec les doutes et les espoirs qu’autorise le scrutin des grandes nations! Le monde entier a eu les yeux fixés sur ces français qui ont fini, comme prévus, dans le ballottage entre Mme Ségolène Royal et M. Nicolas Sarkozy, tous deux conscients que leur destin se jouait sur des questions de politique intérieure et non sur celles de politique étrangère. Pendant ce temps-là, les inconditionnels de la Méditerranée et aventuriers de la méditerranéité étaient déçus de voir que la région n’était évoquée dans la bouche ni de l’un ni de l’autre, jusqu’au fameux face à face télévisé entre les deux candidats du deuxième tour. Là, à propos de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, M. Sarkozy a été on ne peut plus clair et plus franc que jamais : « La Turquie, dit-il en substance, fait partie de l’Asie mineure ; elle peut entrer dans une union méditerranéenne, mais non dans une union européenne. » Et le candidat d’ajouter qu’il aurait du mal à expliquer aux élèves français que l’Europe a des frontières avec la Syrie.

Ces propos ont inquiété de nombreuses gens, surtout en Turquie. Moi, ils m’ont largement conforté dans ma méditerranéité et j’en remercie le nouveau président de la France, malgré la gravité de certaines implications de ses propos. En effet, d’aucuns objecteraient que la Grèce faisait partie de l’Asie mineure, et que l’on ne peut pas pour autant nier son appartenance au continent européen. D’autres croiraient pouvoir même s’attendre bientôt à une revendication, par « l’Europe politique », du petit morceau de son territoire qui appartient actuellement à la Turquie ? Ce qui redonnerait peut-être Istambul à la Grèce ou à la Bulgarie ! Mais là, c’est sans doute de l’ordre de la spéculation suspecte et des idées saugrenues. “Jusqu’à preuve du contraire”, ajouteraient-ils!

Revenons à ma méditerranéité, en rapport à ces propos de M. Sarkozy qui, il faut le reconnaître, n’a pas tardé après son élection à souligner l’importance d’une stratégie régionale en Méditerranée, plus même, il a appelé à une “union méditerranéenne”. En effet, à l’écouter, je me suis rappelé un paragraphe que j’ai écrit précédemment dans cette même rubrique (Cf. Thétis n° 5-6) : «  Le problème de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne semble poser certains problèmes pour les pays de l’Union ; encore faut-il savoir si la Turquie entend revendiquer son « européanité » pour consolider sa méditerranéité ou pour pallier le manque à gagner d’une histoire qui, à l’avoir excessivement orientalisée, la priverait des avantages d’une modernité totalement coulée dans le moule occidental. »

Cela me pousse à redire de nouveau que la méditerranéité est à concevoir et à assumer en dehors des entités semblables, même si elle doit nécessairement les croiser et sans doute coordonner avec elles dans la logique des rencontres des intérêts. En effet, un regroupement méditerranéen a beau comprendre des pays africains, d’autres européens et d’autres encore asiatiques, il n’est ni un regroupement afro-méditerranéen, ni un regroupement asiato-méditerranéen, ni un regroupement européo-méditerranéen ; car ceux-ci s’établissent, eux aussi, sur des conventions ou des accords stratégiques spécifiques qui engagent la méditerranéité comme un partenaire, mais qui ne se confondent pas avec elle, ni ne se substituent à elle.

De ce fait, un pays méditerranéen a tout intérêt à assumer sa méditerranéité en tant que telle, tout comme il assume toute autre forme d’appartenance ; il doit par conséquent lui accorder l’importance et l’engagement qu’il faut pour pouvoir y conduire une part importante de son développement et de son destin.

Oui, la Turquie est pleinement méditerranéenne ; peut-être tout le reste doit-il commencer à partir de cette vérité inéluctable.

C’est d’ailleurs de ce point de vue que je me permettrais de reprendre ici, pour conclure, un autre paragraphe que j’ai écrit dans cette même rubrique d’un autre numéro de Thétis (Cf. Thétis n° 7-8 ) à propos de la méditerranéité et de l’euro-méditerranéité : « Le partenariat euro-méditerranéen ne doit pas chercher à se substituer à l’identité méditerranéenne, il doit plutôt se concevoir comme un élargissement possible de cette entité objective dans le sens de la complémentarité égalitaire sur la base de la proximité. Car la méditerranéité est seule capable de sauver le partenariat euro-méditerranéen et, en tant que maillon fondamental dans la pédagogie des regroupements régionaux, cette méditerranéité doit prendre le temps de s’ancrer dans les esprits et dans les cœurs, dans les réflexes géo-stratégiques et dans les comportements éthiques, dans la pensée mythique et dans la conscience réaliste. »

M.M.