REFLEXIONS SUR

LA QUESTION DES LANGUES

 

 

Leçon inaugurale

(Publiée par le CPU et l’ISLATAM en 2006)

Institut Supérieur des Langues Appliquées aux Affaires et au Tourisme de Moknine

Mardi 28 novembre 2006

(Texte intégral reproduit sans la préface et sans l’avant-propos de circonstance)

 

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Dans cette circonstance de grand prestige académique baptisée « leçon inaugurale », je suis pris par une hésitation certaine entre le jeu de la tradition et le risque de la provocation. J’avoue avoir proposé de présenter ici, comme le titre l’indique, quelques « réflexions sur la question des langues » ; mais je reconnais aussi l’avoir fait moins avec la conviction de faire état d’une pensée accomplie que dans l’inquiétude d’une interrogation en gestation, moins dans l’intention d’une leçon classique qu’avec la tentation intellectuelle de la question. C’est pourquoi j’aurais été plus à l’aise avec un titre moins prétentieux, comme par exemple : « Questions sur la question des langues ».

Me voici donc, digne ou non de ce mérite, dans le rôle double que je suis appelé à jouer, avec l’honneur de me le voir attribuer, pour consacrer une manière d’être à la norme et, avec l’audace que je peux tirer de la confiance qu’on me fait, pour essayer de déranger l’assurance que l’on pourrait avoir devant la pensée tranquille et de froisser la surface calme de l’eau des étangs par cette perturbation caractéristique que Nietzsche attribue à la façon de faire des poètes et des créateurs.

Peut-il en être autrement dans ce contexte où, d’une part, on est confronté au devoir de la discipline pédagogique de l’enseignant et à celui de la rigueur méthodologique du critique académique, et où, d’autre part, on est sollicité par l’intérêt citoyen pour l’action et la communication et par l’élan de liberté qu’autorisent le rêve et la poésie?

C’est là assurément une composition difficile à entendre ; c’est en tout cas une composition difficile à vivre, mais ô combien elle est agréable et épanouissante pour peu que l’âme se laisse prendre au désir d’embrasser les montagnes, selon les termes du poète Ach-Chabbi lequel, peut-être plus que quiconque de son temps et de son statut, a eu une conscience prématurément grave du fait de langue en général et du fait des langues en particulier.

Il devait se souvenir, lui, le zitounien attitré, du hadith attribué au prophète selon lequel apprendre la langue d’un peuple, c’est déjà se préserver du danger qui pourrait en émaner. Unilingue qu’il était, il devait ressentir, plus douloureusement que quiconque, au fond de son angoisse existentielle et de son enthousiasme patriotique, sa propre blessure d’handicapé linguistique s’ajouter à la maladie qu’il voyait prématurément court-circuiter son destin.

 

Faut-il ainsi ramener tout ce qui concerne l’homme à la question de la langue ?

L’on se souvient qu’il n’y a pas longtemps encore, on définissait l’homme comme un animal intelligent. Cependant, on a fini par découvrir qu’il n’avait pas le monopole de l’intelligence et que l’animal n’en était pas dépourvu, indépendamment de toute appréciation et de toute catégorisation de cette intelligence. L’on a alors conclu que le seul fait distinctif entre l’homme et les autres espèces de la création était le langage, le seul attribut spécifiquement humain depuis que l’homme est homme , voilà près de mille siècles.

En fait les choses ne sont ni aussi simples ni aussi tranchées et la question n’en demeure pas moins posée, malgré toutes les découvertes paléontologiques, archéologiques, anthropologiques, linguistiques, génétiques et autres. En effet, s’il était communément admis, il n’y a pas longtemps, que le langage est apparu avec l’Homo sapiens, notre ancêtre l’Africain dont on fait remonter l’origine à plus de 100 000 ans, certains allant jusqu’à 200 000 ans, il est pratiquement attesté aujourd’hui, à la lumière des dernières découvertes anthropologiques, que l’Homo erectus et même les Néanderthaliens n’étaient pas dépourvus des conditions d’apparition d’un langage articulé. Plus même, ces recherches anthropologiques avancent l’hypothèse que déjà l’Homo ergaster, voilà près de 2 millions d’années, serait doté de parole.

Il va sans dire que toutes ces thèses avancées conformément aux données fournies par la discipline concernée, y compris celle de la Société Linguistique de Paris interdisant à ses membres, en 1886, d’étudier la question de l’origine du langage, toutes concourent ensemble, directement ou indirectement, à la recherche de la vérité sur les origines du langage, car, une fois dévoilée, cette vérité ne manquerait pas de modifier plusieurs idées que l’homme a de lui-même et du monde où il vit, voire de l’univers qui l’entoure.

Sans doute cela contribuera-t-il à expliquer la nature de la relation originelle entre l’homme et l’animal. Pour l’heure, au-delà de la théorie de l’évolution et des ses limites, cette relation est analysée essentiellement du point de vue de la langue et de la pensée, en rapport aux considérations d’ordres anatomique, physiologique et biogénétique sous-jacentes à cette double perspective.

Que l’on se garde bien de croire que cette conclusion, par souci de discrimination, interdise toute forme de communication entre les bêtes ; il paraît que certains réflexes instinctifs régissent cette communication, mais qu’ils ne peuvent pas constituer un système langagier, comme celui de l’homme, intelligemment organisé et doté des mécanismes de l’articulation et des pouvoirs de la conceptualisation.

De fait donc, l’animal est doté d’une certaine forme de communication qu’on serait tenté de considérer comme un langage, « le langage des animaux ». Cependant, il s’agit là de certains automatismes innés, entretenus par l’hérédité, par l’imitation ou par le dressage, pour commander des comportements déclenchés par des signaux conditionnels. Ainsi perçue, cette forme de communication, basée sur le signal mécanique, n’est pas l’expression d’une pensée et ne saurait être de même nature que la communication humaine qui a pour base le signe intelligent.

Le langage animal serait alors naturel, héréditaire, rigide, dépourvu d’articulation et ayant pour fonction l’information ; par contre, le langage humain serait culturel, historique, dynamique, articulé (même doublement articulé) et ayant fondamentalement une fonction de dialogue.

Toutefois, certaines situations ne manquent pas d’accroître la complexité de cette interrogation sur l’articulation du langage autour de la notion d’intelligence. Pensons à la danse des abeilles et au mouvement des fourmis, pensons à des comportements qui semblent la manifestation d’une intelligence certaine chez certains animaux dressés par l’homme pour la cohabitation ou pour des besognes particulièrement délicates. Au vu de ces situations et d’autres encore qui apparenteraient la communication animale à la logique de la signification, ne devons-nous pas songer à remettre en question la légitimité que nous prenons arbitrairement d’ôter à l’animal toute forme de pensée ?

En tout cas, du point de vue de l’histoire, il n’est pas interdit, en dehors de toute mythologie, de soutenir l’idée qu’en évoluant dans l’espèce, l’homme ait pris le temps d’abord de passer d’une sorte de communication quasi-animale, sans doute à fondement instinctif, à une communication de plus en plus intelligente, se développant au fur et à mesure que son cerveau prenait des dimensions conséquentes.

 

On le voit, l’intelligence réapparaît de nouveau comme un facteur déterminant dans la question du langage. Aussi nous semble-t-il plus logique, au lieu de relancer le débat classique entre les intellectualistes et leurs adversaires, de conclure que la pensée est étroitement liée au langage, comme s’ils constituaient ensemble les deux faces d’une même pièce de monnaie ou, pour reprendre l’image de Ferdinand de Saussure à propos du signe linguistique, les deux pages d’une même feuille.

 

 

Mais le langage n’est pas que la langue. Si, comme nous venons de le voir, les conditions d’apparition du langage peuvent remonter à plus de deux millions d’années, et que le langage lui-même date de plus de cent mille ans, nous sommes bien loin de la langue dont les limites d’investigation la concernant remontent à moins de 20 000 ans. En effet, en remontant la généalogie des 6000 langues encore utilisées, on atteint la limite  de 15 000 ans où l’on situerait une quinzaine de groupes linguistiques pour moins de dix millions d’habitants dans le monde.

Qu’y avait-il alors tout au long des centaines de milliers d’années séparant les conditions objectives de la naissance du langage de son apparition effective ? Ensuite, que s’est-il passé sur les dizaines de milliers d’années séparant cette apparition même de la naissance de la langue ? Puis, faut-il opter pour une seule langue originaire, une langue mère dont toutes les autres seraient issues, ou devons-nous croire que différentes matrices linguistes aient vu le jour par suite de la dispersion de l’humanité à la surface du globe ?

Toutes ces questions n’ont encore que quelques éléments  de réponse susceptibles à chaque instant d’être confirmés ou démentis par les découvertes et les recherches en cours dans différentes spécialités et dans diverses disciplines.

Quant à la question de l’écriture, elle semble ne pas remonter à plus trois mille cinq cents ans. Mais entre temps, que s’était-il passé ? Et depuis quand l’homme avait-il parlé ? L’avait-il fait avant ou en même temps qu’il utilisait d’autres signes pour communiquer ?

Ainsi, une des questions fondamentales se rapportant à la notion de langue serait la suivante : est-ce l’évolution anatomique et physiologique qui a généré la langue ou est-ce le besoin de langue qui a dicté au corps de s’adapter anatomiquement et physiologiquement à ce besoin ? A en croire l’analyse des traces anatomiques de l’apparition du langage, particulièrement liées au fléchissement de la base du crâne mais à d’autres indices aussi, il est permis de situer les prémices d’une compétence de parole chez des Africains qui ont vécu dans la période allant d’il y a entre deux millions d’années et un million d’années. Or quand on pense à la parole, on pense aussi à toutes les compétences qui l’accompagnent et qui, en plus de celle de l’expression dont l’animal n’est pas dépourvu, comptent la sensation, la communication, la mémorisation, les sentiments et la pensée. Comment justifier ainsi le besoin de langue pour une espèce particulière de la créature et à un moment donné de l’évolution de la vie, sans rattacher ce besoin, en amont ou en aval, à l’évolution anatomique de cette espèce ?

De ce fait, plusieurs vides subsistent dans la curiosité que nous avons pour la naissance du langage, quelle que soit la forme sémiotique dans laquelle il s’est constitué, mais aussi pour l’apparition de la langue dans ses manifestations orale d’abord, écrite ensuite. La sémiotique gestuelle et l’expression physionomique ont-elles précédé la parole balbutiante ou l’ont-elles accompagnée pour parer à ses carences et à ses insuffisances ? Aujourd’hui encore, ne sommes-nous pas parfois en difficulté de nous exprimer par la seule parole et ne recourons pas souvent à des signes d’une autre nature comme un complément d’expression ?

Cet aperçu sur la question du langage et de la langue, en rapport à leur histoire, est donné ici pour souligner l’importance du fait de langue dans la vie de l’homme, en rapport à sa conscience identitaire et à sa profondeur existentielle, tant cette question dérange l’assurance de l’homme devant un certain savoir et elle le maintient dans un scepticisme inquiétant quant à son être même par rapport au monde physique et aux considérations métaphysiques et spirituelles. Aussi voit-on le plus souvent les hommes chercher à s’identifier par la langue, poussant parfois l’excès jusqu’à la confondre avec l’identité ; ce qui n’est pas sans provoquer alors, pour des divergences futiles ou graves, des susceptibilités agressives et des positions extrémistes à l’égard des autres langues et des peuples qui les parlent.

 

Faut-il imaginer l’homme plus tranquille avec ce que lui contaient les religions à propos de sa création et de celle du langage, lui, crée par la force du verbe et, précise le Coran, recevant de Dieu le don de nommer les choses et les êtres, avant qu’il ne soit condamné à la chute sur terre pour expier la peine du péché de la pomme, le péché de la curiosité ?

Plus tranquille peut-être ! Plus heureux, sans doute pas ! Car, bizarrement, une fois sur terre, l’homme a laissé la curiosité guider son destin et lui commander de vivre sous la hantise de la question ! De fait, n’est-elle pas, d’une manière ou d’une autre et quels que soient son visage et le nom qu’elle porte pour se dissimuler afin de mieux le manipuler, le signe fatal de sa destinée et la principale raison de son irrémédiable insatisfaction et de sa sempiternelle interrogation ? Et dans cette fatalité, la question de la langue, la question à la langue et les questions sur la langue sont inhérentes à toute l’histoire de l’homme, depuis son besoin originel de langue, jusqu’à son amour cruel pour la langue, en passant par tous les usages passés, actuels et à venir qu’il en fait.

S’il faut nécessairement baliser l’histoire de l’humanité par les références mythologiques, je dirai que le mythe de Babel est authentiquement l’événement fondateur de l’acte d’hominisation du monde, justement par l’initialisation du processus de plurilinguisme et de diversité des races, des populations et des cultures.

Rappelons-le ! La chute d’Adam symbolise le déclenchement sur terre de la vie humaine, par la magie de la vie de couple (Adam et Eve, c’est l’homme et la vie), mais sur la base d’une opposition avec un idéal de vie, celui du paradis, qui restera comme un rêve convoité ; cependant, cette chute sanctionne aussi chez l’homme l’effronterie de la curiosité qui donne envie de forcer les limites de l’interdit et d’être dans les secrets de Dieu, ce qui peut être perçu comme une manière de chercher à partager son pouvoir. Le mythe de Prométhée en serait une autre configuration.

De son côté, le Déluge est un acte de purification de la terre, quand elle fut sous la menace de la perversion et de la violence humaines. Là aussi, le salut est présenté comme un sauvetage sur la base de la logique du couple, pour toutes les espèces.

Quant au mythe de la Tour de Babel, il a une valeur symbolique de la plus haute importance pour ce qui concerne la structure quasi-moderne de l’hominisation du monde sur le principe des différences et de la diversité. En effet, jusque-là, l’humanité était perçue de façon générique, si bien que la seule idée que l’on en retienne, c’est sa structure de société unique et monolingue : tout le monde ensemble, tout le monde se comprend et les conflits sont internes. Mais à partir de Babel, la diversité linguistique est légiférée par Dieu et la dissémination des populations à la surface de la terre décrétée par lui, irrévocablement.

 

« La terre entière se servait des mêmes mots. » Dit la Genèse, dans une traduction de la Société biblique française. « Or en se déplaçant vers l’orient, les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar et y habitèrent. Ils se dirent l’un l’autre : Allons ! Moulons des briques et cuisons-les au four. Les briques leur servirent de pierre et le bitume leur servit de mortier. Allons ! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre.

Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils d’Adam. Eh ! dit le Seigneur, ils ne sont tous qu’un peuple et qu’une langue et c’est là leur premier œuvre ! Maintenant, rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera accessible ! Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ! De là, le Seigneur les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi lui donna-t-on le nom de Babel car c’est là que le Seigneur brouilla la langue de toute la terre, et c’est de là que le Seigneur dispersa les hommes sur toute la surface de la terre.

 

Cet acte sanctionne en fait la démesure humaine, thème central dans la plupart des mythologies, surtout la mythologie grecque. Contre la tentation de la verticalité symbolisée par la hauteur de la Tour et signifiant une sorte de défi à la divinité, comme si l’on cherchait à refaire, à rebours, le chemin de la chute d’Adam, Dieu a imposé à l’homme l’errance horizontale comme pour l’inviter à cultiver son jardin, et il l’a soumis à la diversité linguistique comme moyen d’adversité servant à contenir en lui une volonté de puissance parfois trop débordante.

Telles sont les interprétations que l’on pourrait faire de ces mythes fondateurs ; mais est-on sûr en définitive que la Tour de Babel soit une malédiction et que la différence des peuples et la diversité des langues soient toujours néfastes pour l’humanité ?

Au vu de la manière dont s’est déroulée l’Histoire jusqu’à nos jours, on serait tenté de répondre par la positive ! Cependant ne convient-il pas de se demander s’il faut en accuser l’homme ou cette différence et cette diversité ? D’ailleurs pour rester encore dans la mythologie biblique, il est certainement utile d’évoquer la position du Coran sur cette question, lui qui se revendique directement de cette mythologie. Curieusement, cette diversité et cette différence ne sont plus présentées par le Coran comme une raison de divergence, mais comme une occasion de connaissance mutuelle et de recherche de proximité affective.

« Humains ! Nous vous créâmes d’un mâle et d’une femelle, pour vous répartir ensuite en nations et en tribus : ainsi vous pourrez vous connaître entre vous. » Voilà comment parle le Livre saint, dans la sourate des Appartements, « Al Hojourat », telle que superbement traduite par Sadock Mazigh.

Et dans la sourate des Byzantins, « Ar-Rûm », il dit : « Un signe, entre autres, de Sa puissance, est de vous avoir crée [sic !] de poussière, puis vous voilà sociétés humaines, répandues de par le monde. » Et d’ajouter : « C’est de même un signe de Lui que d’avoir crée les cieux et la terre, et de vous avoir faits de langues et de couleurs différentes. Il y a là des indices certains pour qui sait y réfléchir. »

Entre autres indices offerts à notre réflexion, ne pourrait-on pas retenir celui de doter la diversité linguistique d’un rôle important dans le rapprochement des peuples et dans la consécration plurielle des valeurs humaines universelles ?

Curieux quand même que les Arabes aient fini par adopter le terme « Logha » pour langue contre « Lissan » qui est sa désignation par le Coran, en même temps que celle de l’organe « langue », avec cette association dans la même dénomination entre l’organe et son produit, comme d’ailleurs dans la langue française, pourtant fort différente de la langue arabe !

Faut-il rappeler ici que « Logha » vient de « Laghou » qui a dans le Coran une connotation négative de « mensonge, non fiable, non fondé, source d’adversité, etc. » Aussi Dieu l’a-t-il banni du Paradis. Ainsi, il dit dans la sourate de L’Annonce, « An-naba » : « Point n’y entendront propos futiles et mensongers ». Il dit aussi dans la sourate L’Epreuve universelle, « Al Ghachiah » : « Ils auront accès à un jardin des hauts lieux. Où point n’entendront de vains propos. »

« Propos futiles et mensongers » est la traduction de « Laghou » et « vains propos » celle de « Laghiah ». Kazimirski, souvent peu heureux dans sa traduction du Coran malgré une belle préface, traduit respectivement « laghou » par « discours frivoles et mensongers » et « laghiah » par « discours frivole ».

 

Nous voilà donc avec deux approches de ce phénomène double où la question de la langue en général et des langues en particulier est étroitement liée à l’hominisation du monde sur la base d’une multiplicité des sociétés : une première approche mythique et religieuse où l’on partirait d’une famille vers une société à une seule langue qui aurait éclaté avec la Tour de Babel, et une seconde approche où les différentes sciences, exactes ou non, contribuent à une perception évolutive mais peu claire encore de l’apparition du langage et de la naissance des langues. Toutefois, de quelque approche qu’on veuille se reconnaître, il y a des indications qu’il est possible de conduire comme des vérités, en l’occurrence le lien existentiel que l’homme a avec la langue, tel que cela paraît dans sa manière de vivre la question identitaire et, de ce fait, l’importance qu’il faut accorder au phénomène de la langue dans le fonctionnement interne d’une société et dans l’interaction que cette société a ou n’a pas avec les autres sociétés.

Comme, dans ce genre de propos, on n’est jamais mieux servi que par soi-même et que bonne charité commence par soi-même, il conviendrait, dans une réflexion sur la question des langues, de s’interroger sur sa propre langue, la langue de soi, pour pouvoir ensuite chercher à saisir la nature des rapports qui la lient aux autres langues, à la langue de l’Autre.

On l’a bien compris, et dans le droit fil établi entre la question de la langue et la question de l’identité, l’interrogation sur la langue est indissociable de la dialectique du Moi et l’Autre. Ici, il paraît difficile de ne pas considérer deux niveaux d’appréhension du problème. En effet, on a beau dire que la langue est un phénomène social, on ne peut en retirer l’usage individuel et ce que cet usage peut apporter à la conscience de soi par la personne et à l’idée que cette personne se fait de son propre épanouissement et de l’accomplissement de son destin. Ce phénomène prend toute sa dimension chez les créateurs, surtout les poètes, parce que pour ces derniers, toute aventure dans la langue est une aventure face à la mort, une aventure pour la vie et pour la survie. En quelque sorte, le poète est ce Sisyphe de la langue qui ne semble pas pouvoir se résigner à l’idée que l’homme est mortel. Aussi s’obstine-t-il à se représenter dans l’image du Phénix, capable de renaître de ses cendres, et dans toutes les configurations langagières qui lui sont apparentées.

De fait, la conscience de soi par une personne est étroitement liée à la conscience de la condition humaine et rejoint ainsi la nature et la fonction sociales de la langue ; mais cette conscience a une profondeur ontologique mettant chaque individu devant la nature existentielle de ses interrogations et des réponses qu’il cherche à leur trouver.

De ce point de vue, notre question première est une question à la langue arabe avec la densité historique qu’elle véhicule et la masse d’espoir ou de désespoir qu’elle autorise dans le contexte actuel.

Soulignons d’abord que la langue arabe porte le lourd fardeau, le double legs, de l’identité territoriale (d’aucuns diraient nationale, au sens de : « de la patrie ») et d’une identité nationaliste porteuse d’une idéologie de regroupement étatique autour du concept de la langue, ici difficilement dissociable du concept ethnique. A cela s’ajoutent évidemment les aléas de son face à face avec les problèmes, les jeux et les enjeux du développement en général, et de celui en contexte de mondialisation en particulier.

C’est pourquoi il ne serait ni interdit, ni incongru de se demander s’il y a une langue commune à tous ceux qui se reconnaissent de l’arabité, ou s’il n’y a qu’un ensemble touffu de langues bâtardes répondant aux besoins de la vie courante et pouvant se reconnaître d’appartenances territoriales en dehors de toute velléité de regroupement de l’ensemble.

Cela nous ramène systématiquement aux concepts de langue nationale et de langue officielle, et l’on peut alors souligner que tous les pays qui se disent arabes reconnaissent en la langue arabe leur langue officielle. Mais pour la notion de langue maternelle, les questions sont plus complexes. Aussi cherche-t-on, dans certains groupes sociaux du monde arabe, à distinguer la langue officielle de la langue maternelle, comme c’est d’ailleurs le cas pour certaines populations africaines ayant le français ou l’anglais comme langue officielle. Cependant, si cela se comprend quand il s’agit des amazighs en Algérie par exemple, cela se comprend moins et devient franchement problématique dès qu’il est question de séparer la langue officielle, en l’occurrence la langue arabe, des langues maternelles qui seraient constituées des différents dialectes en usage dans les différents pays arabes.

C’est là qu’il importe de poser, clairement, la question du rapport entre la langue arabe et ses différents dialectes en cours. Je dis bien SES dialectes, parce qu’à mon sens, c’est le cas effectivement. En fait, le malentendu commence par la confusion que d’aucuns font entre un dialecte apparenté à une langue déterminée et une autre langue minoritaire qui soit en survivance sous la coupe d’une langue dominante. C’est pourquoi le cas de l’Algérie nous a interpellé, car dans ce pays, il faut bien se garder de confondre le statut des langues amazighs survivant à la domination de la langue arabe, avec le dialecte algérien qui ne reste qu’une variante locale de la langue arabe, quelles qu’en soient les caractéristiques spécifiques.

En effet, un dialecte a cette caractéristique de pouvoir intégrer dans son système des éléments d’emprunt, d’interférence ou d’influence ; cependant, il garde son génie propre, qui est en filiation structurelle directe avec la langue dont il est né, dût-il s’en écarter largement au point de frôler une autonomie relativement grande à même de le faire percevoir comme une autre langue. Pour accéder à ce dernier statut, celui de langue, plusieurs conditions doivent être remplies, notamment la reconnaissance, par la communauté qui en a l’usage, de ce statut en tant que tel. En attendant, il conviendrait de penser la variété et la multiplicité dialectales comme une preuve de la vivacité et du dynamisme de la langue mère, sur la porte du renouveau, et comme une source plurielle de son enrichissement par l’interaction et l’usage courant. En d’autres termes, la richesse actuelle de la langue arabe ne serait plus dans les seuls paradigmes foisonnant de la dénomination, mais dans le dire pluriel qui, pour toute variation qu’il connaîtrait d’un dialecte à l’autre, enrichirait le patrimoine d’expression dans cette langue. Elle ne serait plus, cette richesse, dans le nombre de mots nommant le chameau par exemple, mais surtout dans toutes les manières de dire le chameau dans les différents dialectes. Pour rester dans le giron de F. De Saussure, la richesse de la langue ne saurait résider dans le signe, mais bien dans la parole, seule capable de donner au signe et à la langue une vraie vie.

Dès lors, toute mise à niveau ou toute mise à renouveau de la langue arabe ne saurait se limiter à une décision de linguiste ou de politicien ; c’est au contraire un phénomène socioculturel et de conscience collective. A plus forte raison, cela ne saurait dépendre de l’opinion d’un tiers, totalement étranger à la pratique du dialecte en question et à la communauté qui s’en reconnaît.

Ainsi, certains défenseurs de la langue arabe n’ont sans doute pas tort d’opposer une résistance parfois farouche à toutes les tentatives de dénégation de la légitimité pour cette langue de se poser comme un facteur de regroupement des pays et des peuples qui s’en reconnaissent, quels que soient la conception, la forme et les objectifs que l’on peut donner à ce regroupement. Cela est d’autant plus explicable qu’ils ont couramment le spectacle, chez leurs contradicteurs, de certaines stratégies linguistiques cherchant à imposer certaines langues dans le statut d’agents de regroupements internationaux, comme par exemple l’anglophonie et la francophonie, sans trop se soucier des divergences dialectales ou carrément linguales. Tel est le cas du français, par exemple, dans son rapport aux différents statuts qu’ont  le breton, le corse, l’argot, le français du Québec, les dialectes régionaux en France et les dialectes indigènes dans les colonies. Pourtant, ni la langue française, ni la langue anglaise n’ont la même « ancienneté » que la langue arabe. Elles sont certes inégalement aux avant-postes de la percée technique et économique ; mais cela est conjoncturel, même si cela aussi peut avoir sur les langues des conséquences et des modifications rapides et durables.

Que faire donc pour que la langue arabe redevienne une langue du savoir, avec la fierté qui se doit et avec la conviction requise ? D’abord avoir la conviction que ce qui est à faire doit l’être sans complexes et sans le sentiment de l’écorché vif qui provoque et accompagne certaines attitudes émotionnelles. Ensuite, le faire sans un égocentrisme excessif et sans une autosuffisance aveugle.

On entend parfois dire que l’entrée des pays arabes dans le système de la mondialisation doit être précédée par une politique d’habilitation de la langue arabe, avec laquelle il faudra s’y engager ! Mais ces propos manqueraient de réalisme, parce qu’ils laissent croire que la dynamique de l’histoire attende les retardataires. De fait donc, le processus d’habilitation de la langue arabe à la dynamique de la modernité ne peut être engagé que parallèlement à l’engagement mondialiste, de sorte à faire de ce dernier, lui-même, le fournisseur des conditions et des outils de rehaussement de la langue de soi, à côté et avec les langues de l’Autre. C’est d’ailleurs un processus qui peut être long et qui peut connaître des embûches, mais c’est la démarche la plus rationnelle, la plus réaliste et sans doute la plus efficace.

Dans tous les cas, il est difficile, dans le contexte actuel, d’adhérer à la position de certaines gens, parfois même parmi les intellectuels, qui vont jusqu’à reprocher aux pouvoirs politiques d’opter pour l’ouverture aux langues étrangères et pour la consolidation de leur enseignement. Autant dire qu’à ce moment précis de l’Histoire, une telle orientation des politiques contribue à l’intégration des pays arabes dans le paysage économique mondial et favorise leur accès à la société de l’information et du savoir et leur inscription dans la dynamique de la modernité. Une telle politique serait nocive si elle cherchait à substituer une langue étrangère à la langue arabe ; mais à notre connaissance, ce n’est le cas dans aucun pays arabe, au moins officiellement.

Quant aux mécanismes sociaux et culturels qui donnent parfois l’impression d’un relâchement de la pratique de la langue arabe, il faut les appréhender avec une stratégie d’analyse, d’évaluation et de prospection, partant de données précises et orientée vers des objectifs clairement définis, en rapport au modèle de société que chaque pays arabe entend construire, en démocratie et en toute liberté, avec ou sans les autres pays du monde arabe.

J’ai envie d’oser affirmer, n’en déplaise à certains, que le problème de la langue arabe dans chaque pays est le problème de ce même pays et non celui de tous les pays arabes, comme d’ailleurs tous les autres problèmes du développement en général, qu’ils soient économiques, politiques, culturels ou autres. Certes une coordination est souhaitable, tant qu’elle peut vraiment coordonner quelque chose et aller vers les solutions de souplesse, seules capables de revêtir une certaine efficacité. Mais le rigorisme dogmatique de certaines solutions radicales, souvent assombries par le brouillard idéologique, ne saurait servir la langue arabe, et encore moins les sociétés arabes.

Force est de rappeler ici que le réformisme arabe en général et le réformisme tunisien en particulier, depuis le XIX° siècle au moins, pour ne pas remonter à Ibn Khaldun, ont été sensibles à cette démarche qui a permis au monde arabe de se libérer de l’obscurantisme et du colonialisme. Leur pensée tenait toujours au principe de l’identité, dont la langue arabe est un paramètre essentiel ; mais ils n’avaient nullement préconisé l’interdiction d’accès aux langues étrangères, cherchant par ailleurs à valoriser la traduction comme un pont essentiel entre les langues et entre les civilisations. Quant aux solutions extrêmes, l’histoire garde un triste album de leurs conséquences.

Dans le même état d’esprit, il n’est sans doute pas inutile de procéder à une évaluation aussi objective que possible des principales initiatives tendant à redorer le blason de la langue arabe et entreprises sous l’étendard de l’arabisation, étant entendu que ce concept est manipulé par tous, à quelque niveau qu’ils se placent, sans pour autant y mettre les mêmes contenus et les mêmes méthodes, ni les mêmes intentions.

Disons quand même que l’objectif principal est de faire de la langue arabe un moyen capable d’exprimer le sens moderne, avec une tendance à prendre le mot « sens » dans ses deux acceptions de « direction » et de « signification ». Que cette expression porte sur l’affect humain ou sur son intellect, sur sa pensée physique ou sur sa méditation spirituelle, elle doit se muer à chaque exercice d’expression en un langage approprié à la parole de modernité.

Sans chercher à couper en quatre le cheveux de la notion de modernité, disons comme des poètes qui l’ont annoncée en la nommant, par exemple Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire et les autres, disons qu’elle consiste à avoir « l’esprit nouveau », à « être de son temps » et à chercher à travers cela à « changer la vie ».

Qu’en est-il donc des expériences d’arabisation entreprises localement ou coordonnées par des instances panarabes ? En résumé, on pourrait en faire la synthèse dans les conclusions suivantes :

+ Une arabisation arabiste chevauchant l’idéologie du nationalisme sans considération pour les conditions objectives que l’histoire récente a léguées tant à l’intérieur de chaque pays qu’au niveau des tenants et des aboutissants des relations entre les différents pays arabes « frères ». Le résultat en a été, intérieurement, l’avortement précoce de toute politique d’arabisation poussée à outrance et surtout précipitée, et extérieurement, l’échec de toute démarche d’unification, généralement soupçonnée d’utiliser la langue pour une idéologie rigide dans laquelle certains états modernistes avaient du mal à se retrouver.

Il faut reconnaître cependant que le contexte international actuel est marqué par une telle confusion et un tel scepticisme que, pour le malheur de la victime et du bourreau, réapparaissent activement les tendances à l’enfermement dans ce que Amin Maâlouf appelle « les identités meurtrières », remettant en faiblesse, voire en question, toutes les actions entreprises pour le dialogue des cultures et la solidarité civilisationnelle.

+ Une arabisation religieuse tendant à associer le combat linguistique au combat religieux, le plus souvent menés avec un arrière fond passéiste et violent, déclaré ou non. Là aussi, l’esprit de modernité a du mal à se reconnaître, surtout pour ce qui concerne les valeurs qu’il revendique et qui ont pour nom, la tolérance, le dialogue, la démocratie et les droits de l’homme. Il est vrai que de ce point de vue, l’Occident aussi, surtout récemment, verse excessivement dans une tendance semblable qu’on appelle « l’intégrisme », et que de cette manière, il ne favorise pas l’élan moderniste des pays arabes, donnant plutôt aux sensibilités extrémistes, qui sont disséminées dans leur tissu social, des raisons de défendre leurs thèses. L’intelligence serait sans doute, de part et d’autre, de saisir le piège de cette situation et de ne pas se laisser aller aux réactions émotionnelles et fanatiques que d’aucuns chercheraient à provoquer.

+ Une arabisation académique tournée du côté des dictionnaires et des recherches sur les politiques linguistiques d’arabisation. Les produits de cet effort ne peuvent malheureusement ni commander l’utilisation de la langue, ni faire son rayonnement. En effet, une langue vit de son emploi pluriel, volontairement assumé ou inéluctablement commandé par le vécu quotidien. N’en déplaise à tous les puristes, c’est l’usage qui fait le bon usage. Voyez combien d’arabisants attitrés ont crié à la figure des gens de la presse pour leur préciser que le « tawajada » veut dire « s’échanger le wajd », « s’échanger les termes de la passion » ; ils n’ont pas empêché ce mot de prévaloir dans le sens de « se trouver à », qui s’impose déjà comme un usage correct et qui bientôt deviendra le bon usage, réduisant nos puristes attitrés à l’archaïsme, voire à l’emploi impropre. Dans la langue française, l’exemple de « malgré que » est fort édifiant. En effet, il a beau être mis, par Diderot, dans la bouche du Neveu de Rameau et malgré son emploi par André Gide, il n’a pu s’imposer à l’Académie française au milieu des années soixante-dix du XX° siècle que par l’emploi courant, effrontément tenace et persistant. Mais à présent que cela est fait, rien de bon ne viendrait de l’obstination de certains enseignants de chez nous qui continuent encore à sanctionner l’emploi de « malgré que », contre tout bon sens et contre toute justice pédagogique.

Voilà pourquoi il me paraît impératif de chercher des solutions adaptées aux différentes situations et de ne pas opter pour des résolutions radicales et extrêmes qui, le plus souvent, restent lettres mortes.

De ce point de vue, la pratique plurilingue, hors de toute remise en question du statut de la langue nationale, la langue officielle, est instamment requise aujourd’hui et la traduction est plus que jamais un exercice fondateur. Dès lors, les objectifs étant clairement fixés et les démarches précisées en conséquence, la conscience et l’affirmation identitaires ne peuvent constituer qu’un facteur de force favorisant les conditions du succès à la dynamique du développement intégral dont le développement de la langue, pour sa réhabilitation, est une composante importante.

 

A la bonne heure ! nous répliquerait-on, mais alors comment faire de l’arabe une langue de développement quand ce sont les langues étrangères qui continuent, chez nous, à véhiculer les informations, la technologie et les conditions du savoir ?

En vérité, l’équation n’est ni complexe, ni insoluble. Car de fait, si les langues étrangères sont aujourd’hui les langues du savoir et de la modernité, manions les pour acquérir le savoir et bien nous ancrer dans la modernité. Par ailleurs, puisque la langue arabe est notre langue et l’un des paramètres essentiels de notre identité, faisons de telle manière que sa pratique, en même temps que celle des langues étrangères, communique et consacre nos valeurs spécifiques, et agissons parallèlement afin qu’une opération évolutive procède au transfert de la prise en charge du discours de la modernité par notre langue, tout comme l’opération d’acquisition du savoir procède au transfert de la technologie et des paramètres socioéconomiques de la modernité.

 

Dans cette perspective, c’est la question des langues étrangères, en rapport à la langue nationale, qu’il importe de convoquer avec toutes ses implications et toutes ses perspectives. Le présent propos ne pouvant prétendre à l’exploration exhaustive et à l’analyse profonde de cette question à laquelle plusieurs spécialistes s’appliquent courageusement, je me permettrai d’avancer quelques réflexions personnelles à titre de participation au débat pluridisciplinaire qui cherche à saisir les multiples contours de la question.

Il importe d’abord de conduire trois remarques préliminaires : la première, c’est que, dans  l’absolu, le concept de langue étrangère renvoie à la notion d’altérité et que celle-ci se manifeste déjà dans l’acte de parole où une instance individualisée recrée à chaque fois le langage à sa façon, à partir de la langue. C’est en ce sens que le langage est constitué de la langue et de la parole. Ainsi, pour chaque interlocuteur, la réception de toute parole le met en situation d’altérité, comme s’il était devant une langue étrangère dont il arrive ou non à maîtriser les mécanismes de fonctionnement en référence au système de la langue.

Si l’on examine de plus près le processus de réception du discours d’autrui, on peut se rendre compte en effet que ce sont les mêmes mécanismes de reconnaissance et d’interprétation qui fonctionnent aussi bien quand il s’agit de sa propre langue que quand il s’agit de langues étrangères. On ne s’en rend pas toujours compte, parce que dans la même langue, le discours d’autrui est presque toujours communicatif. Mais à voir certains cas limites de la création littéraire, comme par exemple les poèmes écrits par Henri Michaux sous l’effet de la drogue, qu’on s’en rend compte. Sans doute faut-il classer aussi l’expérience de la poésie pure chez l’abbé Brémond, dans l’ensemble de ces cas, et aussi tout discours dit ésotérique.

Cette première remarque me paraît importante parce qu’elle relativise la notion d’altérité et qu’elle place l’étranger au plus près de nous. Nous sommes tous étrangers l’un à l’autre et tout ce que nous entreprenons s’inscrit dans cette dialectique d’attraction et de répulsion de l’altérité, la notion de société étant le produit direct de cette conscience de l’altérité et des différentes manières de la gérer.

La deuxième remarque est en quelque sorte un corollaire de la première : c’est pour dire qu’il y a deux mouvements dans la pratique d’une langue. Il y a le mouvement essentiellement centrifuge, tourné vers l’extérieur, vers l’Autre, dans une intention évidente de communication. Aussi recourt-il fondamentalement au savoir partagé que le locuteur a avec son interlocuteur ciblé pour lui permettre de saisir son message le plus clairement possible, étant entendu ici que la fonction linguistique est presque totalement utilitaire. Mais il y a aussi un mouvement centripète, tourné vers l’intérieur, vers l’expression de soi au-delà de toute fixation sur la réception. C’est le cas de certains poètes qui cherchent dans l’écriture l’occasion de forcer la langue en lui faisant dire ce qu’elle n’a pas l’habitude de dire et qui ont pour ambition à chaque acte d’être de vrais recréateurs de la langue.

Quant à la troisième remarque, elle soulignerait le caractère caduc de la notion de pureté linguistique, toute langue est bâtarde par voie de fait. Cette remarque n’est pas moins importante que les autres parce qu’elle remet en question la notion de primauté d’une langue par rapport aux autres, chacune ayant son génie propre, comme est remise en question, par exemple, la primauté d’une race par rapport aux autres. C’est d’ailleurs pour ce type de conclusions que la recherche des origines du langage et des langues est essentielle. Et c’est avec des conclusions pareilles que l’on se rend compte que tout ce que nous pouvons savoir est si peu de chose dans l’ensemble des savoirs. Le Coran lui-même ne dit-il pas : « Il ne vous est donné, en vérité, que fort peu de science. » ?

 

Au vu de ces remarques, et d’autres considérations encore, il importe de souligner que notre rapport aux langues étrangères doit être soumis à des objectifs clairement définis dans un processus global de développement de la société ; ce qui ne nuit guère à la liberté de l’individu qui, par option personnelle, peut choisir d’apprendre une langue plutôt qu’une autre.

C’est cette stratégie du développement de la société qui a généré la notion de langues appliquées, en étroite corrélation du développement technique et de ses incidences sociales dont la plus importante est la recrudescence du chômage. En vérité, la désignation « langue appliquée » est un pléonasme, car une langue est toujours appliquée dès qu’elle est parlée. Mais cette dénomination joue actuellement un rôle d’orientation pédagogique vers ce que l’on avait appelé dans le dernier tiers du XX° siècle, la « langue de spécialité ».

Le passage de la première désignation à la seconde est en fait porteur d’une vision différente de la pratique linguistique. En effet, la première, « langue de spécialité », semble extraire d’une langue donnée,  une sorte de parcelle de langue à utiliser dans un domaine spécifique. Quant à la seconde appellation, elle chercherait à prémunir l’utilisateur d’une langue maîtrisée dans son ensemble, comme système, en vue d’une parole (au sens saussurien) appropriée au contexte spécifique dans lequel il est appelé à l’utiliser. Autrement dit, l’enseignement du français appliqué aux affaires ne consiste pas à seulement doter l’apprenant du vocabulaire et des structures idiomatiques de la spécialité. Il doit en plus permettre à ce même apprenant ce que l’on pourrait appeler l’usage civilisationnel de la langue, sans doute pas en spécialiste, mais assez pour s’adapter aux différents contextes de communication qui se présenteraient à lui dans le cadre de sa pratique professionnelle de la langue étudiée.

La philosophie sous-jacente à un tel enseignement des langues me paraît adaptée à la mondialisation où le risque est grand de laisser se perdre le civilisationnel et le dialogue culturel dans la frénésie des intérêts économiques et politiques. Or cette conception de l’enseignement des langues appliquées est de nature à pallier cette insuffisance et à faire de chaque acteur dans un corps de métier quelconque un vrai ambassadeur de la solidarité civilisationnelle.

Voyons ce jeune établissement où nous sommes, qui fête ces jours-ci sa cinquième année d’existence, n’a-t-il pas commencé dans le rêve de la grandeur en optant pour quatre des six langues internationales, dont la langue nationale, c’est-à-dire l’arabe, l’anglais, l’espagnol et le français, et en leur ajoutant l’italien, une langue de proximité méditerranéenne caractérisée ? Tel est désormais le destin de ce petit pays ; il rêve grand et c’est son droit de le faire ; il veut rêver grand pour engager son avenir, toujours plus, dans le sens du progrès et de la modernité.

La prise en compte de cette observation n’est pas sans difficulté dans le système pédagogique, surtout dans la conception des méthodes d’apprentissage et dans la conduite de l’exercice pratique ; mais cela est si important qu’il ne faut lésiner ni sur les moyens, ni sur les efforts pour le réaliser. Peut-être même les efforts plus que les moyens, ceux-ci pouvant largement être relayés par les outils des nouvelles technologies, de plus en plus disponibles et accessibles. Mais les efforts nécessitent un engagement massif dans le processus, de la part des enseignants autant que les étudiants, et leur implication motivée, attentive et perspicace dans les cadres créés ou à créer pour la recherche, l’échange et l’autoformation permanente.

 

Du même ordre d’idées et de la même vision pédagogique et civilisationnelle relève la pratique de la traduction, dans toutes ses formes. On sait le rôle crucial qu’elle a joué historiquement dans le développement des nations et les Arabes ont fait figure de pionniers dans le domaine. Son enseignement a malheureusement connu quelques déboires, et cela a bizarrement commencé avec les premières campagnes d’arabisation. Puis, au début des années quatre-vingt-dix, lors des débats sur la réforme de l’enseignement supérieur, l’exercice de la traduction était au centre de la discussion ; et pour ne parler que de la réforme de la maîtrise de français, les avis étaient partagés entre ceux qui voulaient intégrer cet exercice dans l’enseignement de l’arabe et ceux qui voulaient en faire un exercice d’appui pour la consolidation de la langue française, deux rôles qu’il peut effectivement jouer ; mais rares étaient ceux qui s’acharnaient à le doter d’un statut particulier et privilégié. Heureusement aujourd’hui nous sommes très avancés non seulement dans la conscience de l’importance de la traduction, mais aussi dans les décisions et les réalisations en vue de la concrétisation de cette importance. A ce propos, il y a tous lieux de croire que cet établissement de Moknine saura fêter comme il se doit l’année nationale de la traduction en 2008.

J’ai dit que la traduction nous intéresse dans toutes ses formes et dans les deux sens, depuis la traduction simultanée jusqu’à la traduction en tant que recréation du texte littéraire, en passant par la traduction informatique, la traduction littérale, l’adaptation, etc. Elle nous concerne aussi dans toutes les disciplines : les sciences informatiques, les sciences exactes, les sciences humaines, les lettres, les arts ; car la pratique de la traduction et des langues étrangères, notamment les langues vivantes, constitue la principale voie vers la société du savoir qui est l’objectif de notre politique de développement et le garant de notre avenir.

Mais la traduction a en outre l’avantage de contribuer efficacement à la réintégration de notre langue nationale dans le monde du savoir, en favorisant la création de nouveaux outils linguistiques nécessaires à la fabrication des contenus dans l’industrie culturelle en général et l’industrie linguistique en particulier. Ainsi, dictionnaires appropriés, livres de grammaires comparées, logiciels informatiques, tous replacent déjà la langue arabe en interaction avec les autres langues et la dotent d’une force d’adaptation et d’actualisation que tous les discours idéologiques fulminants ne sauraient lui donner.

 

Je ne finirai cependant pas cet exposé sans faire un petit commentaire sur l’écriture dans une langue étrangère, de par mon appartenance à cette catégorie d’écrivains. Je le fais ici, parce que cette pratique me paraît s’inscrire dans le même état d’esprit que la traduction, même si elle en est fondamentalement différente.

Je rappelle que certaines gens ne reconnaissent l’intérêt de la traduction que quand elle passe d’une langue étrangère à la langue nationale et quand elle porte sur les textes et les informations scientifiques et techniques. Je pense pour ma part que cette conception est fort réductrice et qu’elle reste prisonnière encore de calculs mercantiles fort étriqués. En effet, la traduction me paraît constituer d’abord un vrai véhicule des valeurs humaines universelles, notamment celle du respect de l’Autre, du dialogue, de l’échange, de l’humilité. Elle suppose que partout où l’on cherche, dans toutes les langues et dans toutes les cultures, une richesse incontestable, parfois insoupçonnée, nous attend pour féconder et nourrir notre intelligence et notre sensibilité, tout comme autrui peut voir son intelligence et sa sensibilité s’enrichir de notre patrimoine et de notre génie propre. De là les difficultés que rencontrent les traducteurs pour rendre compte fidèlement, dans la langue d’arrivée, du génie inhérent à l’expression dans la langue de départ. De là aussi ce niveau particulier de la traduction de la littérature, surtout la poésie, qu’on appelle l’adaptation ou la recréation. L’écriture dans une langue étrangère se situe à un niveau plus poussé dans la difficulté de rapporter le génie d’une culture dans la langue d’une autre culture. Elle se situe à la rencontre de deux langues et de deux cultures pour réaliser une sorte de poétique mixte rendant compte du mariage possible entre deux poétiques de langues différentes, pour l’enrichissement de l’expression universelle, non point sur la base d’un universalisme unificateur et donc forcément réducteur, mais sur la base d’un pluralisme « diversaliste », initiateur de la démocratie, comme un droit à la différence.

 

Je voudrais conclure en conduisant certaines idées qui me paraissent avoir guidé le cheminement de cette réflexion. Puissent-elles passer pour de simples interrogations avancées ici comme des pistes de recherche ou des domaines d’action dans cet établissement en particulier et, pourquoi pas dans notre société qui est en plein dans son aventure d’édification de la société du savoir.

 

Une langue est dotée d’une vie, une vraie vie. Elle est donc soumise à la loi de l’évolution, du progrès vers un état de meilleur épanouissement ou vers un autre de prompt ou de lent dépérissement.

Une langue vit de la pratique qui en est faite et son pouvoir est celui du nombre de ses usagers et de la possibilité qu’elle peut avoir de s’imposer comme langue d’échange au maximum de secteurs de la vie active et à la plus large frange de populations de par le monde.

Une langue se nourrit du contact fécond qu’elle peut avoir avec d’autres langues, de la même manière qu’une culture s’enrichit de son interaction avec d’autres cultures.

La force d’une langue dominante, c’est de savoir s’adapter à la loi du progrès et de faire que toute mort qui lui serait annoncée se mue en une nouvelle vie, de faire donc que, comme le Phénix, cet oiseau cher à l’imaginaire et à l’imagerie des poètes, elle puisse à chaque mort annoncée renaître de ses cendres et s’envoler de nouveau dans le ciel de la pratique langagière.

 

Force est donc à la fin de dire, comme dit le proverbe : « un homme vaut autant d’hommes qu’il n’en connaît de langues » et d’ajouter, en parodiant le vers de Louis Aragon sur la femme, que la langue est l’avenir de l’homme, tout aussi bien capable de faire son bonheur que son malheur. C’est à lui seul qu’il revient alors d’en faire l’usage qui se doit ./.