Rosée suivi de

Tempêtes et Autres vers

Mansour M’henni

 

 

Avertissement de la fin

 

 

Rosée est le jus de plusieurs années de ma vie, années de gestation et de maladie. Je l’ai tissé de mon sang et de mes insomnies, pour te le tendre ainsi fait, nullement parfait, mais perfectible encore, et toujours, comme un homme et comme une société… à la manière dont on tend une main mouillée du fond d’un gouffre.

Je t’envoie donc cette voix éraillée, comme un jet de venin, sûr de l’idée qu’en m’exposant je te montre tel que tu es et tel que tu ne te reconnais pas. Je sais que tu succomberas, esclave de ta curiosité, à la tentation de regarder, compatissant ou moqueur, dans le puits où je suis. « Il est doux sur la vaste mer… ». J’espère seulement que tu auras le vertige.

 

Viens mon cher, alter ego t’attend.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I- BETISES SAPIDES

 

1 – SANGUINE

 

Engouffrement frileux dans les rêves ancrés

Pulpes blessées de souvenir

Arènes d’encres et de sang

 

Sanguine

Gerbier des étincelles

Marches de salves et de sève

Regard brisé contre les portes de l’oubli

 

 

2 – CIGARETTE

 

I cette rare crématoire

Dans la roseraie du matin

Telle la vie qu’elle te brûle

Et tu t’ennuies et tu la fuis

Ou tu t’attaches davantage

Et

Recommencer

A fumer

 

 

 

 

 

 

 

3 – PARABOLE

 

Tels des cheveux voguant par-dessus les montagnes

Soyeux et doux et blancs comme le nid des anges

Les rêves vers les cieux s’envolent en compagnes

Et l’étoile dansa

Dans le lait vénéneux

Dans le creux de la frange

 

 

 

4- SAGESSE DE SINGE

 

Nul ne juge le Singe

S’il n’est Soliman-Roi

Et Justice tourna

Le dos à la balance

 

 

5- NAUFRAGE

 

Rampe la nuit

Parée des fers de la défaite

Et cette motte de Racif

Matte de rire et de ressac

Le vent pousse le temps

Le temps passe le vent

Les étoiles se leurrent

Quand les toiles se meurent

 

 

 

 

 

6- EPHEMERE

 

Terre suitée dans une robe de sueur

Ciel essoufflé sous l’éperon de la fureur

Dans les yeux cois s’en va lumière notre voie

Amour d’automne au baume de l’été

Fraîche crinière                 Frisson désert

Flots de rivières

Feu d’ouragan                    La Mer des temps

 

Amour d’automne au baume de l’été

 

Et l’envol

De l’oiseau

 

Les moissonneurs suivent les pas des fossoyeurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II- VILLES EFFLEUREES

 

7- CANEVAS DE POEME

 

Unique

Alger

Réfraction

Dans les rets du désir

De la mutilation

Monstre – Amour

Par-dessus la béance

Stèle brisée

Que pointe la colère

Au bord de la blessure

 

Serpents discrets

Regard avide

Hymnes secrets

Scansion morbide

Contourner la douceur

 

Contiguïté de tous commerces

Fraternité de la morsure

Et le sang

Rayonnement de la rencontre

Et l’enfant

Prisme de beauté

Contenance de la blancheur

De blesser la chanson

De rêver le poème

 

 

9- SIDI – BOU –SAID

 

Bonheur du Roc et de la pierre

Clameur du Mont douceur de Mer

Giron du marbre

Parfum des arbres

Vacuité séculaire

Au bord du rêve clandestin

 

O ma Sidi

La montagne gémit

Sous ton bassin fragile

Et dans le creux de l’échancrure

Germent les plans du Ravisseur

 

 

9- TIPAZA

 

O Elissa

Je ne regrette pas Carthage

Mais tu manquas Tipaza

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 – REAPPARITION

 

Ville ouverte aux vœux de l’Autre

Et mes délires

Tailladés

Devant tes portes

Ténébreuses

 

J’ai rêvé ta beauté dans la plaie de jouvence

Et ronflé ma gaieté comme un coulé d’enfance

J’ai vu choir le soleil dans ton feu d’artifice

Et monté ton Autel m’offrant au sacrifice

J’ai dorloté la nuit dans tes étoiles noires

Et rythmé mon ennui des vagues de l’espoir

J’ai poncé silencieux devant tes voûtes blanches

Les armes délaissées au creux de la revanche

Et l’amour fut l’amour des ombres casanières

Et l’amour est l’amour des marches frontalières

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11- VOYAGE

 

 

Regard force première

Quand veillent les cigognes

Rabat des vertes ruines

Quand caressent les vagues

Les poils frileux de Tipaza

Quand dansent les serpents

Sur les refrains d’antan

Koutoubia pensant

Les débuts du désert

Plus jeune que Bergère

Indolente et lubrique

D’un troupeau mécanique

Quand volent sur l’Isère

Des bras-tendus aux nues blanches montagnes

Comme giron d’Alger

Quand Paris dans la Seine

Vient vider ses jardins

Je bois dans la lumière

Comme les vers d’Annecy

Le vin des nuits altières

Ru de force dernière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III – AMOUR

 

12- REGARD FERTILE

 

Tout l’univers dans un regard

Rivoir eau cristalline

Jouvence

Déserts fertiles

Gazelle anthropophage

Tendre parfum se faufilant

Dans les rets de la vie

 

O cet éclair de toi

Jeté sur ma coupole

 

Un homme bien au chaud dans son bournous et sa morale !

Un caillou en guenille traînant sur la chaussée

Et cet amour qui me repeint la tête

 

O cet éclair de toi

Jeté sur ma boussole

 

Chuchotement des ombres

Charogne sentinelle

Frisson de catastrophe

La sirène au loin chante le départ

 

O cet éclair de toi

Jeté sur ma gondole

Pleut la douceur de l’aventure

Dans ces deux yeux heureux

Rond-point floral

Chœur des klaxons

Scansion de l’impatience

Fantôme de bourreau

Fenêtre de poème

 

O cet éclair de toi

Jeté sur ma boussole

 

 

13- L’AMOUR

 

L’amour s’en va dans des filets pourris l’amour

Renaît dans des espoirs vieillis

Vague effusion dans le roulis des vagues

Triste chanson du chatoiement du cistre

Et la lumière de cristal

Larme adoucie

Cahotement du rêve

Un coup de vent dans les débris du sablier

Un coup pendant dans les aiguilles de l’horloge

Le ciel penché sur les souris du Diable

Et le serpent dansant dans les embruns des grèves

Retardement des laves

Dans les sillons

Du parchemin

 

 

 

 

 

 

 

14- ATTENTE

 

Il pleut dans mon Espoir

De froid de cendre et de dégoût

Et dans le casque de mon Luth

Pleure l’Amour comme une aumône

Le Vieux m’en veut et la Fée s’en fout

 

Qu’apporte à cette fleur

Fière comme un matin

L’eau lourde des étangs

Et ce Regard grelot

 

Florale suspension des maux

Dans les embruns de la rosée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15- DISTANCE

 

Midi sonne le feu anachronique

Dans les sous-sols de ma tête

Le sourire matinal s’entête

A me séduire

Et me fuir

Comme un rêve inachevé

Le soleil des aubades voilées

Et fleurissantes

Le soleil

Jadis complice de ma rosée florissante

Me consume

Me sue

Me tue

 

La Sirène a sonné la rentrée

A la Nouvelle-Ecole

Apprendre à marcher

A reculons

A aimer

Ah ! Aimer

Et n’être plus que l’imperceptible écho

D’un jour languissant

 

 

 

16- SOLITUDE

 

Dans les barreaux de la Nuit

Tes yeux fleurs de lumière sur un tapis de charme

Et mon cœur essoré comme des yeux en larmes

 

 

17- MON ROI

 

Reine tu n’es ni roi je suis

Reine ne sait aimer

Et roi ne sait pas faire

 

O Nous vent frais berçant la vague tiède de l’été

O Nous brin de lumière empanachant la nuit d’automne

O Nous rai de chaleur sur Rose frêle de l’hiver

Nous bruine remontant plants dans les pores du printemps

 

 

 

 

 

18- RAGE

 

 

Si ta soif s’apaisait d’un unique naufrage

 

Dures la forêt drue et la tempête

Quand le Juge s’ennuie c’est la folie poète

Peuplade tâches blanches au fond des nuits discrètes

Plus triste que l’éclair forces armes secrètes

 

Car quand la voix se perd dans les rets de l’image

 

 

 

 

 

 

 

 

VI – tempêtes

 

 

 » هل من وقفة تدخل الرعب في الرعب

هل من صرخة تخذل التخاذل

وكأني بروح الأشياء وقد زاغ معدنها

وتسرب إليها التفكك والتراجع

يوم يصبح الموت سر الإنسان الكامن المتربص  »

 

محمد كمال قحة

( » ورقات من كتاب الترحال « )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TEMPETE I

 

 

Enfants d’Irak

Livres d’Histoire

Enfants de la question

Rouge était votre peau

Comme un cœur de prophète

Dans les brochettes des fantassins

Dans la baguette du Juif Errant

 

Jaune était votre peau

Comme bile brûlant

Les veines du Tonkin

Désinfectant les rives

Des souris de Paris

Des rats du Fort du Lac

 

Vous étiez léopards

Lycaons et renards

Dans la Casba d’Alger

Et les creux du Rhummel

Fantômes accablant

Les coquelets mouillés

 

Vous êtes mes enfants

Les Anges de la bande

Compagnons des prophètes

Avec un cœur de pierre

Avec un regard fier

Comme un fer enfoncé

Dans les yeux de Plantu

Et dans l’Etoile informe

 

 

 

Enfants d’hier et d’aujourd’hui

Enfants d’ailleurs enfants d’ici

A chaque bombe sur Bagdad

Paris s’éteint dans sa lumière

Et chaque larme à la Basra

Est un poison pour les Nippons

Chaque sirène à Karballa

Chante les plaies de l’Angara

Sonne le deuil de l’Angora

Chaque coup sur le sol d’Irak

Immole la statue de York

Affole les pieds de l’Horloge

Et l’Italie brisant ses lustres

Sur les regs de la Potamie

Et l’homme    prenant une veste

Et la bête avec un trophée

26-1-1991

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TEMPETE II

 

Au bord de la plage rocheuse

Charge la vague dans la brèche

Au bout de la pierre fiévreuse

Rauque la voix fouet dans ton manège

 

Puisatier assoiffé

Au bord de la bétoire

Dans la vase engouffré

N’as-tu pas soif de lumière

Tes aigles effarés

S’engluent dans nos pantières

 

Que déferle sur toi

Notre noire colère

Comme l’aven obscur

Où couvent mes mots purs

Comme la vague amère

Où brûlent les mots durs

Comme la nuit fardée

Du sang de nos enfants

 

Boucher au vert dans ses lubies

Porcher au fond de l’écurie

Sables s’en vont les vieux repères

Sables et sang marche l’Histoire

10-02-1991

 

 

 

 

 

TEMPETE III

 

Ce feu soufflant notre lumière

Enfants et mères cinéraires

Dans les sous-sols de vos faux cols

Dans les creusets de vos ornières

Dans les tréfonds de vos enfants

Et cette épave qui me tient

Comme une larme pétroleuse

Et cette lave qui me vient

Comme une foudre ravageuse

 

Dans l’assemblée des assassins

Que doux paraît un dictateur

 

17-02-1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TEMPETE IV

(à Bagdad)

 

 

Frissons de ma rosée

Quand se donne la Belle

Offrande convoitée

Ses trésors éternels

Au bord de la bétoire

Offrande refusée

Son engeance rebelle

Au seuil de l’abattoir

Tremble le monde sur la dague

Comme un dieu fatigué

Rée la chanson de la souffrance

Et les sœurs non sensées

Rugit le râle de la colère

Et les amants guivrés

Et le vent noir les yeux en transe

Et la foudre blessée

 

22-02-1991

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AUTRES VERS

 

 

 

 

  • DILEMME

 

J’ai peine à retrouver dans ce regard éteint

Mon enfer renflammé

J’ai peine à saluer sous ton sang souriant

Mes plaies dilacérées

J’ai peine à inonder ton rosier naissant

Des vins de mon été

J’ai peine à remonter la pente du torrent

A folles enjambées

 

Mais ta nuit qui s’ennuie

Se nourrit dans mes nues de l’éclair renaissant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • ADOLESCENCE

 

Fleur

Matinale

Levant voile

Le cordon tremblant

Les pétales avides

Devant la clé magique

Du papillon curieux

Comme un brasier oblique

 

 

Il te nourrit ———–l’Autre

Il me refait————l’Autre

 

 

 

  • EVOCATION

 

Le nom des seins naissants

Serpente dans mes rêves

Rigide comme un pont

Mouvant comme la grève

Pour raconter l’amour

Qui par le chant s’élève

Les mots frôlant les fleurs

Pour y puiser la sève

 

 

 

 

 

 

 

VI- LAMENTO DE LA FEMME D’UN EMIGRE

 

 

Pleurez amies

Pleurez voisines

Longtemps qu’il est parti

Que je suis sur les braises

Et que j’attends

Mais il ne revient pas

Reviendra-t-il jamais ?

 

Ma fleur était fermée

Une eau l’a découverte

Ma fleur s’est tôt fanée

L’eau qui l’avait ouverte

Est allée se jeter

Sur de nouvelles terres

Dans de nouvelles fleurs

 

Pleurez amies

Pleurez voisines

Jamais parti

Ne reviendra

 

Tous les soirs je me poste

Derrière ma porte

Je guette les maris

Qui rentrent chez les femmes

Et je souris

Mais très tard dans la nuit

Quand il ne revient pas

Je verse sur ma flamme

Mes faibles pleurs de femme

 

Pleurez amies

Pleurez voisines

Jamais parti

Ne reviendra

 

J’entends parler les femmes

Des charmes de l’amour

Je me souviens des jours

Où il était ici

Et je souris

Mais je m’aperçois vite

Qu’il est toujours absent

Et que moi dans mon gîte

J’attends

J’attends

J’attends

 

Pleurez amies

Pleurez voisines

Jamais parti

Ne reviendra

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5-NUIT

 

 

Je t’aime chaudement dévêtue d’un déshabillé de sommeil

O Nuit-nue

Pour le travail et pour l’accueil

 

Je hais la lune et son empire

Vois les étoiles y frémir

Entends y la toile gémir

 

Je hais la risée des soirs d’été

Qui donne aux hommes de l’air frais

Et les caresse

Et les engraisse

Et les aide à dormir

 

 

 

6- LA MER

 

Et les mots font la mer

Quand la mer les libère

Quand les mots font les mots

Dans les creux de l’écho

Quand le verbe prospère

Dans la nuit des lumières

Quand s’étire le vers

Par-dessus les barrières

 

 

 

7- LA RIME-L NATALE

 

 

 

Un beau soleil brillait sur la baie

Et la mer était libre et fertile

L’avenir captivé dans les rais

Séduisait la bohème en exil

 

De la Mère à la mer obligée

Du veuvage à l’engeance servile

De la grotte au rocher échancrée

Se tissait le destin de la ville

De la pêche la veuve vivait

Et Pêcheuse est le nom de la ville

 

 

Vois le temps qui nous veut éprouver

Et la Mer nous râlant un babil

 

Vois la Grotte au rocher accrochée

C’est une ode à la tâche virile

Mais qui songe à relire un passé

Des nues vides s’ennuient sur la ville

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8- RE-NAISSANCE

 

 

Sous le rideau des nues la lueur s’esquissait

Tatouage attisant le fond de la fêlure

Se hissant dans la nuit aux cheveux hérissés

Où fulmine en écho le feu de l’écriture

 

Quand la nuit s’assoupit lâchant sa chevelure

Et la forme étendue de mes rêves tressée

Te tient dans ses folies et dans son nid lissé

Ton amour s’assouvit à lécher ses courbures

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TABLE

 

ROSEE

Avertissement de la fin

I – BETISES SAPIDES

1- Sanguine

2- Cigarette

3- Parabole

4- Sagesse de Singe

5- Naufrage

6- Ephémère

 

 

II – VILLES EFFLEURES

7- Canevas de poème

8- Sidi-Bou Said

9- Tipaza

10- Réapparition

11- Voyage

 

III- AMOUR

 

12- Regard fertile

13- L’Amour

14- Attente

15- Distance

16- Solitude

17- Mon Roi

18- Rage

 

TEMPETES

– Tempête I

– Tempête II

– Tempête III

– Tempête IV

 

AUTRES VERS

  • Dilemme
  • Adolescence
  • Evolution
  • Lamento de la femme d’un émigré
  • Nuit
  • La Mer
  • La Rime-L natale
  • Re-naissance