Dans le prolongement de ses travaux amorcés dès 1986, avec sa thèse sur La Quête du récit dans l’œuvre de Kateb Yacine, Mansour M’Henni nous invite cette fois-ci avec Le Texte Mixte de la littérature tunisienne de langue française, L’expérience triangulaire à penser  la pertinence  de la problématique de ce qu’il appelle « le mélange textuel », l’ « hétérogénéité textuelle », le « texte mixte ». Mansour M’Henni propose, en mêlant les travaux de J. Kristeva, de M.Bakhtine,de M. Gontard, de  R.Barthes, de T.Todorov, de G.Genette à son travail sur la notion de « texte mixte » à partir d’un corpus constitué de l’œuvre du tunisien Hédi Bouraoui, une réflexion essentiellement formelle. Mansour M’Henni utilise le concept de «  texte mixte » pour «  désigner tout texte à même de présenter une co-présence, structurée ou non ( du moins en apparence), d’éléments de littérarité divers et parfois même divergents, de telle manière que co-présence finit par fonctionner dans ce texte en tant que trait caractéristique de sa poétique. »  Mansour M’Henni a choisi Hédi Bouraoui « en raison d’une spécificité qui le distingue d’un côté par la présence dans son itinéraire d’un troisième pays, d’une troisième langue et d’une troisième culture ( L’Amérique, la langue anglaise et la culture américaine) et de l’autre par l’interrogation formelle dans ses écrits et son errance à travers les différents genres littéraires. » Même si Mansour M’Henni prend le risque, à travers un premier chapitre souvent didactique, d’indisposer le lecteur par quelques récurrences, des formalistes illustres sont convoqués à l’occasion de cette réflexion.

Mansour M’Henni nous découvre des chemins multiples à cette notion centrale de « texte mixte », sans laquelle l’approche de l’œuvre de Hédi Bouraoui (Musocktail (1996) , Sans frontières( 1979), Reflet pluriel (1986), Nomadisme( 1995), Emigressence( 1992), L’Icônaison( 1985), La Pharaone (1998), Ainsi parle la tour CN ( 2000), Etrange amour (2002)…) ne saurait advenir. Autrement voyageur, Hédi Bouraoui expérimente des langages métissés ; ses œuvres créent une poétique où la pratique d’écriture  ouvre sur un «  transcriptural » subversif  de signes, d’images  et d’imaginaires sans frontières.  Cette œuvre de démêlage du et dans le langage comme potentiel de création, cette production de nouveau dans  et par le présent, suppose par principe une tension  réflexive et  auto-réflexive pour s’accomplir. Cette  réflexion et auto-réflexion créatrices  de « texte mixte » s’appellent chez Hédi Bouraoui « créa-culutre », « tansculturel », « développement d’une pensée de la transculture », « association de cette pensée à la poétique du texte mixte. » La création poétique du « texte mixte »ne revient donc pas à faire surgir quoi que ce soit du néant ou en relation à un référent, mais à être une manifestation, un pointage vers, une cristallisation – parmi d’autres- d’une fluidité fondamentale de l’être transculturel de Hédi Bouraoui, qui loin de référer à une fixité se crée en permanence.

Le «  texte mixte » de Hédi Bouraoui se déroule dans une mise en scène en abîme, habille l’espace blanc, il ne narre pas, il se narre et existe. Autrement dit, via le langage, une déhiscence, un être fondamentalement clivé, se manifestent. La subjectivité  poétique s’incarne dans cette alchimie et nous apprend que la forme est «  formante », qu’elle est inséparable du contenu dans le processus mouvant de ce qu’il convient d’appeler une « signifiance. » Une telle subjectivité poétique n’est en fait ni naïve, ni nostalgique, ni suicidaire : elle est prise dans un présent continu consistant à faire/défaire, territorialiser/déterritorialiser sans cesse. Subjectivité poétique-mouvement et non pas subjectivité-essence : elle n’est pas un Sisyphe pathétique, mais plutôt un pur faire, sans téléologie ni destination, un aléatoire rebelle à toute aliénation, « une voie privilégiée dans la quête du transculturel. »

Le « texte mixte » en tant que dire disant et non pas en tant que dire dit, intervient ici à double titre.

Premièrement, à un niveau ontologique, il est une façon particulière opératrice de sens : les formes esthétiques  dominantes – dépersonnalisantes  ( pour leurs auteurs comme pour leurs récepteurs), cultivent  une dé-subjectivation très puissante. « Le désir de mixité, les mots de la mixité » qui travaillent en profondeur la poétique de Hédi Bouraoui supposent, en effet, la subjectivité comme étant elle-même en perpétuelle réinvention. C’est pourquoi, « texte mixte » et subjectivité sont deux termes qui ne peuvent pas aller l’un sans l’autre.

Deuxièmement, à un niveau collectif, donc culturel et politique, le « texte mixte » est un outil très précieux pour fissurer, percer, défaire les gigantesques machines idéologiques de la pureté, du chauvinisme, de la « mêmeté » aveugle. A ce titre, le « texte mixte »,n’est ni imitation ni rejet de l’Autre. Il est reconstitution de soi, compréhension et échange avec l’Autre à la lumière de cette reconstitution. De ce fait, la poétique accède dans le contexte du « texte mixte » à une définition nouvelle de la modernité, non plus oppositive-polémique mais critique et fondatrice : présence au présent.  La modernité poétique apparaît comme une des intermittences de l’individuation créatrice de Hédi Bouraoui l’écrivain. C’est pourquoi elle devient sa propre poétique quand elle se pense comme dépassement des genres, comme transgénérique.

Ce nouveau livre de Mansour M’Henni est à la fois un prolongement et une introduction : prolongement d’une œuvre d’analyse littéraire dense qui, inlassablement et de façon créative , depuis La quête du récit dans l’œuvre de Kateb Yacine, nous fait lire et relire les textes d’écrivains maghrébins  écrivant en français ; introduction à la lecture d’une littérature tunisienne avec des outils conceptuels et  une herméneutique qui nous aideront  à mieux comprendre comment la « forme signifiante fait à elle seule l’événement signifié »  et comment la métaphore reste synonyme d’une libération  des holismes de toutes sortes.

Mohamed Chagraoui

*Mansour M’Henni, Le Texte mixte, De la littérature tunisienne de langue française, L’expérience triangulaire, Centre de Publication Universitaire, 2004, 147 pages