A propos de Créencontres… Par Héla Ouardi

« Le lecteur de la poésie, disait Yves Bonnefoy, n’analyse pas, il fait le serment de l’auteur, son proche, de demeurer dans l’intense« . Le dernier recueil de Mansour Mhenni, Créencontres, installe son lecteur dans cette position privilégiée au cœur de l’intense : « Crée est un cré-ons, et un crayon peut-être, ouvrant une fenêtre sur le grand carrefour », lit-on dès l’entrée du recueil dans un poème qui s’intitule précisément « Méditation première ». Le poète nous plongeant dans la genèse de son œuvre, nous raconte, dans un poème à la résonance biblique, l’instant merveilleux de la création et nous rappelle qu’ « au commencement était le verbe »: « Dis que tu crées! Pour que la chose soit« . Le poète nous mène vers la pointe du jour, au pays de la première fois, pour nous faire vivre l’émerveillement initial, « l’étonnement », comme il dit. Le vertige de la page blanche n’existe pas ; « l’espace givré de la page » est déjà surpeuplé avant que ne commence l’écriture: voix et couleurs s’agitent dans l’espace poétique jusqu’à ce qu’intervienne « le signal impérial d’un ordre fondateur ».

L’auteur expose d’entrée de jeu tous les enjeux ontologiques de la création poétique, « Dis que tu crées ! pour que la chose soit, pour que toi-même sois, dans l’être de la chose ». On peut dire, en paraphrasant Montaigne, que le poète n’a pas plus fait son œuvre que son œuvre l’a fait: « Mon poème JE SUIS / Je suis LA POESIE« , dira-t-il quelques pages plus loin.

Le lecteur est interpellé, impliqué dans une œuvre inscrite dans un dialogisme foncier.  N’est-il pas question de « duo dans l’ode singulière »? Nous sommes passés de l’énonciation impersonnelle qui inaugure le recueil (« Il est dit que…») à une énonciation polyphonique où les pronoms je, tu et nous créent l’espace dynamique du dialogue. Dialogue intérieur entre le poète et son « cher moi-même« , « voix » plurielles, « écho », « rencontre », le texte exhibe son ouverture sur une altérité fondatrice.

Nous comprenons mieux à la fin de « Méditation première » le néologisme du titre du recueil. « Créons notre rencontre » s’est en quelque sorte figée pour donner un mot, « créencontres » (le pluriel est ici bienvenu) qui résume le projet poétique de l’auteur ; son œuvre se voulant espace d’intersections et de croisements : entre le poète et son lecteur, entre les diverses formes de création artistique : poésie, musique et peinture (« créons contre la vague… la musique amoureuse… des sons doux et secrets… des plus fine couleurs »). Mais la rencontre la plus surprenante que le poète met en scène est celle de la vie et de la mort, de la « méditation première » et de l’instant fatal.

Dès les premières lignes, le poète annonce en quelque sorte la couleur : la page blanche, lieu de tous les possibles et de toutes les « couleurs », serait à la fois « le linceul blanc des dernières volontés et le linge cotonneux des premiers caprices qui finissent par se rassembler ». Ainsi, le recueil qui s’ouvre sur la genèse de la création se termine sur trois récits poétiques intitulés « Dernières modulations » et qui sont une méditation teintée d’ironie sur la mort. La boucle est ainsi bouclée, le cycle de la création s’achève, cela tombe bien le deuxième poème du recueil s’intitule précisément « Pleine lune ».

« Pleine lune » se présente comme un long poème avec onze parties numérotées. Le lecteur est surpris par une mise en garde qui l’accueille à l’entrée de la section « Que nul n’entre céans ». Le poème se plaît dans l’auto-désignation : « Ci ton cœur se déroule »; Le poète aime indiquer les limites de son texte ; à la fin de « Pleine lune », il nous dit « Ci mon chemin finit ». Il indique l’entrée et la sortie de « la maison du poème« . Dédié à un architecte, le poème « Pleine lune », par un jeu de miroir intérieur, nous décrit la réalité de l’écriture poétique comme un espace architectonique ; il y est question de « maison du poème », « du grand toit » et du « plafond de mes vers ».. Le poème, assimilé à une maison, s’avère l’espace intime où la rencontre poétique avec l’Autre, surnommé « l’ami », va avoir lieu.

De fait, adressé à un « ami » en qui le lecteur se reconnaîtrait, le poème «Pleine lune » invite à un partage, mieux à une fusion entre le poète et son lecteur : « au plus profond de moi / au plus secret de toi ». Le poète invite son lecteur à partager avec lui une expérience magique, celle d’écouter la musique intérieure du poème : «cordons », « notes », « cordes », « chant », « mélodie » deviennent les symptômes d’une hésitation permanente entre le son et le sens; ils indiquent la présence, dans le texte, d’un « super-langage » qui transcende les mots.

L’omniprésence du motif musical transforme le poème en une célébration de l’amour : amour de la ville natale, amour de la mer, amour de la poésie. La célébration est tantôt païenne, dionysiaque, débordant d’une énergie aux confins de la folie et du délire ; tantôt, c’est la langueur qui domine, « la somnolence », « la lassitude » et « les vagues paresseuses », donnant à la création poétique sa sérénité apollonienne. Le poète cultive le goût du paradoxe, la mémoire côtoie l’oubli, la naissance sort du Néant, l’éternité se perd dans l’instant et la parole y devient silence et vice versa.

« Pleine lune » est une fresque colorée avec des « pensées bleues » et des « nuits vertes« , et où se déploie un jeu de clair-obscur fascinant (L’obscurité y est souvent transpercée par « l’éclair d’un regard »). Cette fresque est une odyssée « sur un joli bateau », où on « lève le voile / pour forcer la tempête ». Le regard est à l’honneur dans une poésie qui se veut visuelle, dramatique, en un mot spectaculaire, au sens étymologique du terme.  « Pleine lune » nous apparaît comme la fable merveilleuse de la création qui se termine par une sagesse paradoxale qui résonne comme une morale : « la parole est silence / le silence est parole », dit le poète.

Au terme de « la chevauchée » poétique, la rencontre ou plus précisément « la créencontre » a enfin eu lieu dans cet espace impossible car impensable, « au profond de ton cœur / au plafond de mes vers ». L’espace-limite de la création poétique nécessairement et physiquement fermé et fini (« le plafond de mes vers», « ci mon chemin finit ») rejoint l’infini insondable « au profond » du cœur du lecteur.

Or, comment dire l’infini autrement que dans le recommencement et voilà que le livre est « réouvert » sur une autre section inaugurée par un verbe emblématique de cette poétique du recommencement : redire, « comment redire à l’aube / l’amour de l’initiale ». La deuxième section du recueil intitulée « Hommages » s’ouvre sur un jeu poétique déjà expérimenté dans la première section : au commencement, désigner le commencement. Le premier texte parle ainsi précisément de « l’initiale », « de l’aube » et met en scène une interrogation essentielle qui met le poète face aux limites de la langue et « des mots qu’il ne peut dire ».

« Hommages » met en scène la même topographie du poème ébauchée dans la section « Pleine lune ». L’accès à « la maison du poème » passe par « l’alpha-porte-de-l’amour ». C’est là que le lecteur, après avoir vécu la célébration païenne de « Pleine lune », passe au culte initiatique et entre dans l’alchimie « souterraine » de la poésie. Nous pénétrons ainsi dans le secret de l’œuvre au noir, on traverse les « enfers orphiques », on « fait rubis sur l’ongle / philosophal et sibyllin ». Le poète nous rappelle que toutes les choses ont leur mystère, et que la poésie, est le mystère de toutes les choses.

La section « Hommages » est aussi colorée et musicale que la « Pleine lune ». « La mer bleutée comme un chant de verdure », le jeu de mots réussit la fusion du son et de la couleur « Des mots rayonnants, des mots de lumière, avec un rythme et une musique, voilà ce qu’est la poésie », disait Théophile Gautier. « Hommages » culmine avec le poème « Maternage » que le poète dédie à l’âme de sa mère ; le poème qui « déborde » d’énergie et d’émotion confond la mer et la mère, « la mer est toujours maternelle », dit-il . On décèle le même sentiment d’appartenance à ces deux puissances de la nature, puissances de la génération. Difficile de ne pas voir dans le recueil « Créencontres » un hommage à l’élément féminin, s’incarnant dans l’espace intime (la ville), apparaissant comme énergie à l’état pure (la mer) ou encore célébré comme le lieu emblématique de l’origine (« la mère du poème« ). Cette intériorisation de l’énergie féminine dans la création poétique expliquerait l’isotopie de l’enfance qui traverse le recueil : « l’amour enfant », « la couvée », « la tendre enfance », etc. L’écriture poétique semble vouloir se déployer autour de l’espace emblématique de l’origine, (la mer, la mère, « l’eau-lit-de-la-vie »), pour en cerner « les contours » et pour être, par là même, ce que Bonnefoy appelle « la mémoire de l’intensité perdue ».

L’enfant célébré dans le recueil, c’est le poème lui-même présenté comme un véritable « don », « une offrande », « un présent d’Aïd ». La dernière image que le lecteur emporte dans sa mémoire, après avoir lu « Hommages« , est celle d’un trop-plein qui est aussi une subversion de tous les contours : « dans ce plein de toi / qui déborde mon cœur ». Nous éprouvons là toute la générosité essentielle de l’écriture poétique chez M. Mhenni qui derrière les images de l’excès (délire, folie, colère) dit son élan vers l’autre, à l’image de cet oiseau du poème « Départ » qui veut quitter la terre pour les « nuées » et les « montagnes ». On ne compte plus les occurrences du verbe « partir » dans un recueil résolument tourné vers l’avenir et les « lendemains qui montent ». Le départ, véritable leitmotiv, serait ici le geste emblématique du devenir et ramasse toute la dimension heuristique de la création; nombreuses sont les expressions qui révèlent cette obsession du dépassement : « de plus loin que le feu / au plus loin de la lumière », « par-dessus le grand toit » et surtout cette belle trouvaille « par-delà l’au-delà ».

Telle une variation sur le motif essentiel du départ, « Dernières modulations », ultime section du recueil, raconte le grand départ. Il y est question de trois poèmes en prose qui narrent, tels des fables, trois morts différentes : le suicide de Mohammed, la mort programmée de la vieille tante et la mort subite de dada Fatma. Il n’y a pas de hiatus entre ces poèmes en prose qui clôturent l’œuvre et le reste du recueil. La rupture formelle n’est qu’apparente car la forme poétique choisie, le poème en prose, s’inscrit pleinement dans le projet poétique ; Rimbaud disait : « La poésie en prose est le résultat d’un désir de trouver une langue chez le poète».

Les trois poèmes en prose sont aussi ironiques que le sourire de ce personnage qui dit son mépris de la vie : « Fi de toi, vilaine vie, ingrate et infidèle ». Mais l’amertume est absente de ces trois récits qu’on pourrait trouver bien moroses dans un poème écrit sous le signe de la jubilation. Le sujet est faussement taciturne. Le suicide de Mohammed n’est somme toute qu’une « rentrée » comme une autre. La mort attendue de la tante au dos courbé n’est qu’un « redressement ». Le portrait de la tante revient sur une idée que le poète a déjà évoquée au début du recueil : l’enfance et la vieillesse finissent par se rejoindre pour accomplir le cycle de la vie. La mort dans le récit « Redressement » apparaît comme un soulagement ; elle a déplié le dos courbé de la tante. Mais loin de nous donner une image positive de la mort, le poète se maintient dans une attitude ambiguë ; le corps n’est qu’un objet, la tante est « droite comme une règle ». En effet, le poème « Redressement » tente de transcender, de subvertir, par l’ironie, la vision sans doute effrayante de la rigidité cadavérique et d’y voir ne serait-ce qu’un moment l’image d’une délivrance.

On retrouve la même dédramatisation ambiguë dans le dernier récit qui raconte la mort subite de dada Fatma. Il s’agit d’une mort injuste, cruelle, qui surgit au cœur du quotidien, au cœur du bonheur tranquille d’un vieux couple. Là aussi, le choc de la mort est amorti par l’écriture poétique. Le personnage de dada Fatma observe, avant d’aller dormir de son dernier sommeil, le spectacle superbe d’un coucher de soleil, signe avant-coureur du crépuscule de sa vie : « De l’autre côté, elle jetait un regard complice au soleil qui allait se ranger, comme une bombe à retardement, dans le cœur d’une nuit traînant lentement son cortège sur le voile violet de la mer sereine, ou comme une étincelle féconde dans le giron sanglant des ténèbres aux aguets derrière l’écume sale de l’horizon ». La description du coucher de soleil est un véritable exercice de style qui absorbe tout le tragique d’une mort subite. L’intuition du personnage qui ressent l’imminence de l’instant fatal est là aussi pour se dresser telle une sagesse suprême devant l’absurdité d’une mort dont le sens nous échappera toujours. Morte d’une mort subite mais digne et sereine, étendue « calmement et tendrement à côté de son mari », dada Fatma clôture le recueil sur une tristesse retenue et ouvre la voie dans l’esprit du lecteur à la méditation métaphysique.

 

Dans « Créencontres », les lecteurs ne sont pas des consommateurs de textes, des mangeurs de papier et de vers (« des bêtes papivores » et « vermivores », dit M. Mhenni). Le poète aime installer confortablement son lecteur au cœur de l’intimité de l’acte créateur, « dans les tréfonds de l’âme / au plus profond de moi / au plus secret de toi ». Mais le lieu le plus stratégique dans un recueil écrit sous le signe de la rencontre et du croisement est le seuil, sur « l’alpha-porte » du poème, à « l’aube qui s’ensoleille », « à l’orée de la nuit », « aux portes de l’amour ». Il s’agit, en fait, d’une poétique des limites et des contours qui ne sont jamais immuables car la lecture est toujours là pour recréer un autre ordre possible. La logique de la relève, la recréation, voilà la force poétique d’une démarche qui dresse l’œuvre contre la mort, (« créons contre la vague », nous dit-il dès le premier poème) et qui veut saisir « l’instant de renaissance ». L’ambition du poète est de « s’emparer de l’éclair / et donner au voyage / des feux d’éternité » ; cette synthèse illuminatrice résonne comme un écho aux célèbres vers de René Char : « L’éclair me dure / la poésie me volera de la mort »…

Héla Ouardi (Université Tunis El Manar)

in Thétis
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