Mansour Mhenni vient de publier à la Maison Arabe du Livre un ouvrage intitulé La raison de méditerranéité ; un livre préfacé par le grand écrivain Gilbert Sinoué et regroupant un ensemble d’articles présentés et publiés par Mansour Mhenni dans diverses rencontres autour de la Méditerranée. L’opuscule est composé de sept chapitres : « Identité et méditerranéité », « Pour une stratégie culturelle de la méditerranéité », « Prolégomènes à une média-méditerranéité », « Culture, tourisme et méditerranéité », « La Méditerranée au-delà de ses frontières » et enfin, en guise de conclusion, « Culture et méditerranéité : partage et spécificité ». Cet ensemble d’articles, rédigés entre 2004 et 2008, est le fruit d’une longue réflexion menée par l’auteur depuis plus de dix ans autour du concept de méditerranéité, réflexion qui a été doublée chez lui par une intense action culturelle méditerranéenne qui force le respect et l’admiration. Rappelons, en effet, que M. Mhenni, est le président–fondateur d’une association pour la Culture et les Arts de la Méditerranée qui mobilise, depuis 1996, un nombre considérable d’intellectuels, de chercheurs et d’artistes et dont les activités lui valent une reconnaissance nationale et internationale. Le rayonnement de cette association pour la Culture et les Arts de la Méditerranée (ACAM pour les intimes !) s’est trouvé accentué par la parution d’une revue scientifique de haut niveau portant le nom emblématique de Thétis, revue pour la Culture et les Arts de la Méditerranée.

C’est donc en homme d’action et en intellectuel pleinement engagé dans la « cause » méditerranéenne que Mansour Mhenni publie cet ouvrage dans lequel il nous convainc que la raison de méditerranéité est la meilleure. Malgré la diversité des points de vue, les différents articles sont le résultat d’une réflexion cohérente et constante ; ils sont sous-tendus par le même souci de définir la méditerranéité, et d’en mesurer les enjeux éthiques et culturels. Nous avons tout intérêt à nous familiariser dorénavant avec cette notion nouvelle de méditerranéité car, basée sur la valeur universelle de la solidarité, elle engage notre avenir, notre devenir ; nous reprendrons ici la formule heureuse de l’auteur, qualifiant la méditerranéité de « vrai laboratoire de l’éthique médiane ». Tant pis si la notion de méditerranéité est aujourd’hui victime « d’une méconnaissance ou d’une non reconnaissance », ne serait-ce que sur le plan linguistique, puisque le terme n’est pas encore admis dans les dictionnaires. Ce qui rend encore plus urgente l’élaboration de cette « Défense et illustration de la méditerranéité », telle que nous la donne M. Mhenni.

En parcourant le livre de M. Mhenni, on est interpellé dès la page de couverture par le mot méditerranéité, non encore admis dans les dictionnaires, et qui pourtant constitue un concept-clé auquel M. Mhenni consacre une analyse pertinente et féconde. Ainsi que le précise G. Sinoué dans sa préface : la méditerranée est une réalité géographique, la méditerranéité est un devenir, un projet à construire, « des murs à abattre, poursuit-il, et des contradictions à maîtriser » ; nous ajouterions volontiers « une paix à reconquérir ». La notion de méditerranéité transcende l’appartenance géographique et désigne « un comportement, une mentalité, un art de vivre, une vision, une pensée et ayant ses racines dans des mythes tenaces et dans une histoire profonde de plusieurs civilisations ». L’histoire est là pour nous rappeler que l’espace méditerranéen a toujours été un creuset des cultures et « premier responsable, comme le rappelle Mansour Mhenni, de l’invention du concept de « monde » en tant que système relationnel reliant les différents peuples et les différentes formes de structuration des groupements humains ». A l’autre bout de la chaîne historique, nous voyons aujourd’hui réapparaître un intérêt croissant pour l’espace méditerranéen, conséquence sans doute de l’émergence de la notion de mondialisation.

L’analyse subtile que propose l’auteur, dans La raison de méditerranéité, attire l’attention du lecteur sur les nuances qu’il est important de faire. Ainsi l’investissement dans le bassin méditerranéen est très différent de l’investissement de ce bassin. De même la méditerranéité doit être distincte de la méditerranisation, qui est un processus dans lequel on tente « d’inscrire quelque chose ou quelqu’un dans une appartenance qui n’était pas la leur à l’origine ». L’auteur distingue également « culture méditerranéenne » et « culture de la méditerranée » ; distinction qui, selon l’auteur, revient à transformer « l’être au monde méditerranéen en un être méditerranéen au monde ». M. Mhenni souligne, par ailleurs, la différence entre méditerranéité et euro-méditerranéité, distinction d’autant plus nécessaire que la confusion des deux notions risque d’avoir de fâcheuses conséquences. M. Mhenni ne manque pas de rappeler, en effet, que le projet de Sarkozy d’ « union méditerranéenne » est différent de « l’union pour la Méditerranée », projet définitivement adopté par l’Europe, suite à la suggestion allemande. Là aussi, M. Mhenni met à profit son sens de la langue et de ses subtilités pour affirmer que « la question n’est pas une simple question de grammaire linguistique, elle est au centre de la grammaire des relations internationales ».

Souvent, l’on doit définir la méditerranéité par contraste, en précisant ce qu’elle n’est pas ; ceci nous permet de mieux en cerner les contours et de mettre des balises afin que le glissement de sens n’entraîne pas un glissement de notions et de valeurs. Nous pensons que la démarche méthodique et studieuse de l’auteur, manipulant avec beaucoup de précaution les concepts, ne peut qu’asseoir et conforter la solidité de sa réflexion. Les précautions qu’il prend et les mises en garde qui ponctuent son discours dénotent le caractère très sensible du sujet et se veulent aussi les indices d’une pensée en marche, s’interrogeant elle-même et se confrontant à ses propres limites.

Comme tout grand projet civilisationnel, la méditerranéité repose sur les valeurs citoyennes ; la citoyenneté, selon l’auteur, vient prolonger la notion de méditerranéité, dans la mesure où elle implique une responsabilité éthique et historique de l’homme méditerranéen, engagé dans la dynamique d’un devenir commun. C’est ainsi que l’auteur ne manque pas de souligner dans tout le livre l’importance stratégique que peut jouer l’école dans la construction de la citoyenneté méditerranéenne. Le projet pédagogique se trouve ici de plain-pied engagé dans une action dont le but est de forger la prise de conscience d’une appartenance méditerranéenne chez les plus jeunes. L’action de la société civile dans le cadre du travail associatif devrait dans un second temps prendre le relais et assurer la continuité entre culture de la méditerranéité et logique du développement. Enfin, en homme des médias, M. Mhenni n’oublie pas de souligner l’importance que doivent jouer les médias dans un tel processus. La machine médiatique, ce tout-puissant instrument d’influence, doit servir le projet culturel de la méditerranéité. « La média-méditerannéité », nous dit l’auteur, peut s’avérer un instrument d’une grande efficacité pour diffuser et rendre le concept de méditerranéité accessible à tous. Il écrit : « ce qu’il faudrait, c’est d’abord mettre en circulation médiatique dans les pays du bassin un système de valeurs qui fonde la citoyenneté méditerranéenne et qui la présente comme un maillon intermédiaire entre la citoyenneté nationale et la solidarité internationale ». Devant toutes ces pistes proposées par M. Mhenni pour intégrer et consolider la méditerranéité, il existe un niveau d’action qui semble être prépondérant aux yeux de l’auteur : il s’agit de la création artistique, car elle touche « l’entendement profond des individus » et dévoile l’imaginaire collectif commun aux méditerranéens.

Dans cet ouvrage fondamental, M. Mhenni construit sa réflexion profonde et avertie sans éluder les questions essentielles qui, non résolues, risquent de compromettre tout discours sur la méditerranéité : la question de l’identité et de l’altérité, pensée en dehors de l’exclusion identitaire et du « choc des civilisations ». La méditerranéité, destin à construire, permet, selon l’auteur, de saisir ce qu’il y a d’essentiel dans une identité, à savoir son caractère dynamique, la poussant toujours « à réviser ses contours ». L’analyse de M. Mhenni accepte de se confronter à un autre débat « classique » certes mais incontournable : la nationalité et le nationalisme. L’auteur rappelle alors que la première est une donnée « objective » alors que la seconde est « subjective », impliquant parfois « la répression d’autres constituants identitaires jugés incompatibles avec son principe fondateur ». C’est alors l’occasion pour l’auteur de souligner que la méditerranéité n’est pas en inadéquation avec l’arabité ou l’islamité, car elle doit se fonder sur la prise en compte et l’assimilation des composantes identitaires les plus diverses, qu’elles soient géographiques, linguistiques, religieuses ou autres. En somme, la raison de méditerranéité est supportée par une « solidarité fondamentale », une universalité qui n’exclut pas la spécificité.

La dimension heuristique de la réflexion de M. Mhenni est très stimulante intellectuellement, en ce sens qu’elle nous appelle à nous engager dans une véritable prospection de l’avenir, à « construire notre jugement », dirait Montaigne. L’auteur ne cesse d’insister sur les fondements culturels de la méditerranéité ; la culture est la seule garantie pour que tous les projets de coopération (politique ou économique) fleurissent dans un climat de partage et de solidarité. L’action culturelle de la méditerranéité serait alors le soubassement civilisationnel permettant à la fois l’intégration des cultures spécifiques et l’ouverture sur des intérêts communs aux peuples de la région. C’est alors que l’auteur constate avec désolation le traitement subi par la méditerranéité, envisagée jusque-là dans sa seule dimension géostratégique et comme « remorquée dans un processus qui l’utilise ». Le processus de Barcelone est ainsi accusé d’avoir manqué ses objectifs et d’avoir privilégié « les mots d’ordre de sécurité et de lutte contre le terrorisme ».

Mansour Mhenni souligne que la méditerranéité n’est pas seulement une détermination spatiale ; elle est aussi et surtout une dynamique temporelle où passé, présent et avenir entrent en interaction ; il écrit : « Il importe d’abord de rappeler qu’il s’agit d’un projet présent, un projet du présent, fondé sur les acquis du passé dans la perspective d’un avenir meilleur pour les peuples du bassin méditerranéen ». C’est précisément pour cette raison que la méditerranéité, telle que M. Mhenni la décrit, est loin d’être un concept arrêté, définitif. En dehors de sa dimension dynamique de concept en devenir, la méditerranéité est aussi un entre-deux, une étape « médiane », « un stade intermédiaire et un pont entre la nationalité et la mondialité, qu’il faut savoir distinguer de la mondialisation ». Le véritable visage de la méditerranéité serait un visage humain pluriel, dans lequel sont assimilées les cultures les plus diverses sans être pour autant résorbées par une culture dominante. Le point d’orgue de la réflexion de M. Mhenni est l’apparition de ce mot-clé : mixité culturelle.

Il existe, de toute évidence, des marqueurs de la méditerranéité, des signes qu’il faut savoir repérer et qui fonctionnent comme des « noyaux matriciels ». Mansour Mhenni en donne une illustration très parlante, celle emblématique de l’olivier, « le symbole fondamental de la méditerranéité culturelle », à la fois une et diverse. S’appuyant sur l’exemple scientifique, M. Mhenni rappelle que « l’espace méditerranéen constitue une biosphère où la diversité n’est pas sans laisser apparaître un fond biologique et génétique commun ».

Et si la notion de méditerranéité nous paraît particulièrement féconde, c’est parce qu’elle ne constitue pas une idéologie qui s’exprimerait par des manifestes mais un principe dynamique de « pilotage » qui produirait des idées et des projets. De tels projets, comme l’observe avec réalisme M. Mhenni, peinent pour l’instant à voir le jour car la méditerranéité est encore considérée comme un « condiment de luxe ». Une action profonde est encore à venir et la gestion de la culture méditerranéenne demeure timide. Mais il ne faut pas oublier que l’accomplissement de projets civilisationnels de cette envergure est l’affaire de plusieurs décennies. Non, nous n’avons pas encore tout notre temps ; et c’est précisément parce que le processus est lent qu’il faut l’amorcer dès maintenant. La création d’un espace méditerranéen « fondée sur le dialogue, la tolérance et la solidarité » a des enjeux culturels, éthiques et politiques considérables et nous pouvons en cueillir les fruits assez tôt, si l’on commence dès à présent à opérer sur les mentalités. Oui, nous sommes d’accord avec Mansour Mhenni quand il affirme que la méditerranéité est une utopie ; au sens étymologique, c’est une utopie, un lieu imaginaire, disons même plus, rêvé. Au sens politique et philosophique aussi, la méditerranéité est une utopie, non pas au sens de chimère, de rêve irréalisable, mais au sens de potentiel en devenir, en somme, de réalité en puissance.

Rendons donc hommage à la pensée utopique que Mansour Mhenni développe dans ce livre fondamental sur la Raison de méditerranéité ; grâce à une profonde connaissance historique, conjuguée à une analyse attentive de l’actualité et une pratique concrète de l’espace méditerranéen, le tout rehaussé par un sens aigu de l’analyse méta-linguistique qui refuse de se laisser piéger par les mots et en dévoile toutes les nuances, l’auteur nous pousse à la fois à adhérer et à réfléchir. La solidité de l’argumentation de l’auteur ne produit pas une idée achevée, enfermée dans la certitude et l’évidence ; au contraire, nourrie d’interrogations, la pensée de M. Mhenni ouvre les voies multiples de la réflexion et nous incite à poser les questions essentielles. Nous sortons de la lecture de ce livre convaincus par la cause méditerranéenne, instruits et méditatifs, comme contaminés par la pensée en mouvement de l’auteur ; son plaidoyer en faveur de l’utopie méditerranéenne qui clôture son livre nous rappelle que « le progrès n’est que l’accomplissement des utopies ».

Pr. Hela Ouardi
Universitaire – Tunis