Pour le printemps de cette année 2006, Mansour M’henni nous gratifie d’un nouveau recueil de poésie : LA-BAS, qui nous fait une proie à la double postulation du plaisir et de l’étonnement. Debout devant un « ailleurs » dont on ne sait s’il est le sien propre ou le nôtre aussi, le poète renoue avec une veine laconique qui a fait le succès de ses précédents recueils, surtout « Mots d’Amour » et « Créencontres ».

Dans une langue privilégiant la puissance poétique, M.M’henni  gratte les passions jusqu’à l’essentiel, pour approcher au plus près – est-ce le plus juste –  son portrait intérieur et, par là même, pour mieux se comprendre afin de mieux vivre. Les vers de ce nouveau recueil sont puissants et sensibles : y reviennent en murmures incantatoires, la mère, la tentation, l’ami, l’errance et le rêve évanescent.

Passant d’un registre à un autre, M.M’henni n’en reste pas moins fidèle à ses obsessions. Dans chaque recueil on retrouve le caractère du poète qui se renouvelle sans se trahir. La diversité des sujets et des tons ne laisse point languir l’intérêt du lecteur. C’est que l’écriture pour M.M’henni est une manière de se transcender, une façon de fuir un quotidien amorphe qui écorche son imagination féconde, une évacuation de ce qui contribue à obstruer les chemins de l’émotion, toujours indissociable d’une véritable hantise de l’usure.

« Qu’importe où tu es né / Nul ne choisit où naître ». L’ici est plus que jamais discrédité, il n’est autre qu’une dépression de l’être. Le cœur solitaire du poète reste inassouvi : un besoin immense et vague le tenaille, car rivé vers d’autres horizons. Davantage l’aspiration vers l’ailleurs se précise et se renforce: « Ce cœur las et miteux / Comme un tas de dégâts / Et là / Là-bas / Seul / L’oiseau seul qui s’en va ! ».

L’insatisfaction est ici implicitement traduite par le désir du poète de se réserver (à lui seul?) un univers plus intime, empreint d’un sentiment partagé d’amour et de complicité : « Mélancolique et douce / De beaux rêves blanchie / La nuit lourde marchait / Remplie de solitude / Sur les couches humides / De la ville endormie ». Mais cet univers, manifestement dysphorique, n’est nullement en phase avec l’idéal spatial qu’il estime être celui de la réalisation de sa quête. Complaisante source d’inspiration, la nuit est omniprésente et le poète, noctambule, se construit à son goût un univers qui participe de son épanouissement.

En effet, par opposition à la clarté du jour qui marque la fin d’une rêverie, le retour à une réalité dirigée par les hommes, la nuit s’avère le moment propice du déchaînement de l’imaginaire et du refuge dans le songe :

« Je viens à toi / Comme on vient à la nuit / Lourde et profonde / Des mots ensevelis / Au fond de mon ivresse / Au cœur de tes désirs ». Apparaissant comme l’espace d’une transformation positive, la nuit permet au poète d’accéder à un ordre de réalité sublime, celle de la création. Elle entretient, chez lui, le ferme espoir de demeurer à l’écart de l’influence perverse du monde : « Et la nuit marche sur la vie / Vers l’ombre vague du regret ».

LA-BAS est l’affirmation d’une volonté de conquérir un espace qui sied. Aussi, y découvre-t-on un personnage en quête d’un espace propre à le réconcilier avec lui-même, dans un univers où les liens (l’amour, l’amitié, l’admiration de la beauté, la sensation des mots, etc.) retrouvent le sens et la fonction de la cohésion. Ainsi, la volupté particulière, liée à l’action du poète, se traduit par la fascination qu’il éprouve devant le spectacle de la mer et l’élément liquide en général. Incorrigible amoureux de la mer dont il est un patient contemplateur, le poète se fait la voix de tous ses ancêtres marins et le conteur de leurs histoires qui se passent, le plus souvent, « sur une île de rêve … où se confondaient le ciel et la mer ».

Particulièrement réservée à la méditation, la ville de Kélibia lui apporte ainsi une paix intérieure que l’on ressent à la lecture du poème « Le Fort de Kélibia » où est souligné le crescendo d’une émotion vive permettant à M. M’henni d’entrer en communion sereine avec le monde marin qu’il a côtoyé de si près à Sayada : « Le Fort nu est assis sur son isolement / Sur la nuit de colline où moi seul le devine / Assoiffé de la mer que les gens n’imaginent / Amoureuse et frileuse aux pieds de son amant ».

En fait, M. M’henni est en corps à corps constant avec son environnement et l’on retrouve chez lui des réminiscences néo-romantiques qui donnent à la vie de nature un parfum de santé, de beauté et de simplicité. Faut-il y voir le contraste avec un univers urbain factice et mécanisé? En tout cas le « Désert » apparaît, à ses yeux, comme le lieu, par excellence, de transparence et de pureté. Il y trouve une innocence, une quiétude, une simplicité qui lui permettent d’oublier la violence du quotidien : « Qu’importe où tu es né / Nul ne choisit où naître / Ton pays / L’oasis de bonheur / Où tu es enterré » (Les amants du désert, A l’âme de Nasreddine Dinet)

Ainsi, les vers de M’Henni ont ce pouvoir de multiplier en nous les moments d’émotion intense que nous vivons quand nous prenons conscience de la beauté autour de nous et qui prennent plus de valeur quand ils sont partagés dans l’amitié. A ce propos, on ne saurait manquer d’admirer « La Musicienne », hommage vibrant au virtuose Mohammed Zinelabidine : « Par un soir de musique / A l’ombre d’un piano / comme à l’autel d’un temple ». Des affirmations chaleureuses comme celles-là jalonnent le recueil. Elles traduisent l’élan de cœur du poète, sensible à « La beauté  des doigts qui chantent … Pour qu’à la rive du silence / Naissent des mots nouveaux / Qui ne sont pas vraiment des mots / Qui sont des voies dans le piano / Et le viatique de l’errance ».

Au centre de tout cela ou peut-être au-dessus, la figure de la mère reste sans doute la plus prégnante. Son souvenir scelle et sanctifie l’amour ferme et éternel de l’enfant : « Ô toi ma mère ! / Qui me regardes / Comme un vent doux de l’Empyrée/ J’ai scellé dans mon cœur / Le cri des meurtrissures / Gravées dans ma mémoire / Comme un champ de couleurs / Au fond des cicatrices ».

Quête d’un refuge maternel ou rêve d’une vie antérieure prénatale? L’adieu est cependant fort poignant, et indomptable est l’irrépressible besoin de se ressourcer, n’eût-on pour le satisfaire que le geste litanique qui consiste à égrener les mots comme les souvenirs: « Adieu ma mère qui t’en vas / Vois que j’arrose de mes mots / Ce parfum de douleur / Comme un bouquet blessé ».

D’ailleurs, toujours dans l’amitié d’un autre compagnon dans un autre « là-bas » de beauté, en l’occurrence l’écrivain tunisien d’Italie Magid El Houssi, c’est encore par les mots et leur enchaînement en vers savamment maîtrisés que le poète pare l’Italie de teintes éclatantes et n’hésite pas à l’identifier à une femme ravissante : « Quelle était forte l’Italie / Qui me va traverser / Comme un parfum de femme / où la ville et la mer / Se caressant à peine / Dans un lit de paresse ! ». Et le poète de nous plonger avec délices dans un univers régi par la volupté, l’extravagance et la folle liberté. Heureux temps où l’art et l’amour s’apparentent au jeu et où la vie s’identifie à la fête : « Il te fallut d’autres beautés / Pour admirer Venise / Et Venise à présent / Te refait la beauté / Comme une pomme bleue / Dans la lumière grise »!

Littéralement ébloui par la Cité des Doges, l’auteur est ému parce qu’au-delà de sa beauté sublime, Venise est un lieu de vie et d’hospitalité qui ont les couleurs des liens d’amitié :  « Je fus jeune un  instant  / Et le monde était vieux / Tout est vieux maintenant / Que le cœur rajeunit ».

Il faut dire que dans cette démarche de M. M’henni, il y a une certaine fidélité, sinon une fidélité certaine! Fidélité à l’art comme source et essence de la vie et fidélité à l’amitié comme sève de l’arbre social. C’est ainsi que l’on retrouve à l’entrée de « Là-bas », la troisième partie du recueil qui a donné son titre au livre, cette autre dédicace significative : « à deux lecteurs fidèles. Deux amis et deux frères. Hédi et Abdelfettah ». Deux cousins aussi, ajouterais-je!

En proie à la fièvre du dépaysement, le poète note ses impressions, reçoit des nouvelles de ses amis. Grand voyageur, il a su instinctivement laisser du jeu à la rêverie, lui ménageant d’innombrables espaces où se faufiler pour mener le rêveur vers un vagabondage plein de charme afin de se dépasser continuellement. Dès lors, on serait tenté de penser à cette forme de fidélité qu’on appelle la complicité de l’aimance (pensons à Abdelkébir Khatibi), qui associe dans l’a-culpabilité heureuse le poète et son lecteur comme elle le fait de deux amants!

C’est que dans l’univers poétique de M.M’henni, les femmes sont ancrées dans la sensualité et le langage, si bien que la poésie et l’amour sont  seuls capables de vaincre la mort. Ainsi quand le poète descend dans les enfers du langage, éclairé par les feux de l’amour (à prendre dans le sens de l’aimance), il descend au fond de  lui-même, au fond des autres, au fond de l’indomptable interrogation de l’être.

Dans « Rêve d’amour », un homme est prêt à mourir de l’amour d’une sirène qu’il n’avait que rêvée et dont le souvenir impérissable le hante implacablement : « Il l’avait accrochée alors au mur de sa mémoire comme une trace indélébile et fatale de son passé ».

Sans doute faut-il, en vérité, ramener tout cela, l’aimance et ses variantes (amour, amitié, etc.), l’art et ses déboires, à l’idée de voyage! En effet, il n’est que de voyager pour découvrir et saisir ainsi la relativité des choses et surtout la relativité de ce que nous sommes, de là où nous sommes et de comment nous vivons. Il s’agit d’un principe philosophique qui structure toute l’œuvre de M.M’henni et que l’on peut ramener à l’esthétique du détail: « Il en est d’une ville pour moi comme d’une  femme : on en saisit juste un aspect, ou au plus quelques unes qui ne sont peut-être pas forcément ses attraits les plus visibles, mais qui prennent et obligent à les traduire plus comme on les sent que comme on les pense ». Associé à une femme lui aussi, le voyage est valorisé, chez l’auteur, comme un moment intense de grande liberté : « Mallorca est peut-être pour moi un rêve de femme, comme toutes les villes qui me séduisent ; une femme à la peau blanche comme le marbre d’Italie ou comme une plage de chez nous, avec des yeux verts comme une algue marine ».

Plaisirs du corps, plaisir du jeu, plaisir de vivre, tout au long de ces récits, il y a un rythme, un mouvement, un pittoresque qu’on ne trouve pas toujours.

En nous mettant en présence d’une poésie intense tirant son ampleur de sa remarquable fécondité, M.M’henni n’est pas déconnecté de la temporalité elle-même dans une tension permanente entre la densité de l’instant et l’étendue de la durabilité. Poésie du moment, force du souffle, émotion du direct, mélange d’inspiration et de patient labeur, LA-bAS est la marque d’un poète qui va sûrement vers la maîtrise : maîtrise de quoi? Maîtrise de Soi ou de l’Autre? Maîtrise des êtres et des choses? Maîtrise du temps et de l’espace? Peut-être seulement l’illusion d’une maîtrise quelconque coulée dans le moule des moyens les plus humains de l’art et du langage! Le parcours est toujours le même : cette sempiternelle volonté de trouver les chemins qui montent malgré la pesanteur, tel Icare ou Sisyphe, vers ce là-bas indéfini de la célébration extatique des puissances de la vie.

Nizar Ben Saad (Université de Sousse)

M’HENNI (Mansour), Là-bas, poésie, Hammam-Sousse, Dar El-Mizen, 2006, 80p.